MARIE TROMEL DITE MARION DU FAOUET (1).

J.Trévédy, ancien Président du Tribunal civil de Quimper

 

Parmi les épaves du Présidial de Quimper déposées aux Archives du Finistère, se trouvent des registres à l'usage du greffier de la Maréchaussée. Ces documents forment deux séries.

 

Je feuilletais un jour un de ces derniers registres, espérant y trouver le nom de Tanguy, cet assassin repentant ou cet innocent injustement condamné, dont la tombe, en la commune de Penhars, est depuis cent cinquante ans l'objet de la vénération populaire (3). Mes yeux rencontrèrent tout à coup au folio 12, Vème, le nom de MARIE TROMEL, dite MARION DU FAOUET.

Ce nom me rendit présent un souvenir de ma première jeunesse.

Un jour, il y au moins trente-cinq ans, j’étais à Corlay, petite ville des Côtes-du-Nord, comprise autrefois dans l'évêché de Cornouaille. Une grand-mère traînait son petit-fils à l'école : l'enfant résistait, et la vieille, comme dernier argument, le menaça d'aller chercher Marion. Ce mot fut magique et l'enfant obéit.

Je demandai quelle était cette Marion élevée ainsi au rang de Croquemitaine et la grand-mère me répondit : « C'est Marion du Faouët .... Je serais bien fâchée qu'elle vint. C’était une voleuse de grands chemins, qui a tué beaucoup de monde et qui emportait les enfants. On dit qu'elle a été pendue à Quimper, et elle l'avait bien mérité. Il y a au moins cent ans de sa mort. » (4)

La procédure édifiée coutre Marion du Faouët devrait contenir des centaines de pièces (5). Il n'en reste que de rares débris, (les interrogatoires, le jugement de compétence, la sentence de condamnation. Les indications puisées dans ces pièces m'ont mis sur la voie et m'ont permis de faire quelques recherches. Des mains amies ont fouillé pour moi les archives du Parlement de Rennes, et celles du Présidial de Vannes. J'ai interrogé au Faouët, à Gourin, à Guémené, à Pontivy et ce qui va suivre est le résultat de ces investigations (6).

 

 

(1)     Notice lue à la séance du 29 mai 1884.

(2)     Ces précieux registres sont pleins de curieux renseignements. Je me permets de les signaler (B. 818-824).

(3)     Voir bulletin archéologique 1882 page 26 : promenade à la montagne de la Justice et à la tombe de Tanguy.

(4)     Cette vieille femme était, m'a-t-on dit, originaire de Guémené. Le Croquemitaine de Corlay est depuis longtemps La Fontenelle, que les mères, trompées par la désinence féminine du nom, appellent Madame Fontenelle. C’est par erreur qu’il a été imprimé que la Fontenelle était né au château de Corlay. La Fontenelle était né au château de Beaumanoir (paroisse de Leslay, près de Quintin, et non de Botoha, comme le dit le chanoine Moreau, page 265). Ce qui est vrai, c’est qu’il s’empara du château de Corlay en 1594 et ravagea le canton pendant une année.

(5)     Cela se déduit de l’énumération faite dans le jugement de compétence prévôtale du 24 mai 1755.

(6)     Il n’est pas besoin de dire que les faits puisés dans les procédures méritent seuls une entière confiance. Mes honorables correspondants ne se portent pas garants des faits que la tradition a conservés. J’aurai soin de distinguer dans des notes les faits résultant  des procédures et ceux transmis par tradition.

 

CHAPITRE PREMIER

I

 

La petite ville du Faouët, aujourd'hui chef-lieu de canton du Morbihan, faisait autrefois partie de l'évêché de Cor­nouaille. Elle est bâtie sur la rive droite de l'Ellé : sur l'autre rive, à deux kilomètres, auprès du pont (1) qui ser­vait de limite commune aux deux évêchés de Quimper et de Vannes, presque en face de Sainte-Barbe, se voit le village du Véhut (2), paroisse de Priziac.

C'est là que dans la première moitié du dernier siècle habitait une famille du nom de Tromel (3); et c'est là que, selon la tradition, est née Marie Tromel, connue depuis sous le nom de Marion du Faouët.

Marie Tromel déclare en 1747 et 1755 avoir 32 et 49 ans (4), indication qui reporterait sa naissance à 1715. Dans tous ses interrogatoires, elle dit qu'elle est née au Faouët ; mais son acte de baptême ne se retrouve pas aux registres de cette paroisse, ce qui permet d'affirmer qu'elle n'y est pas née. D'autre part, les registres de Priziac n'existent plus de 1696 à 1717. Il n'est donc pas possible de fixer d'une manière certaine la date de sa naissance ; mais il n'est guère permis de douter qu'elle ne soit née au Véhut, où ses parents étaient domaniers de la famille Jeguic de Stanghingan (5).

Marie Tromel était très jeune lorsqu'elle perdit son père ; et sa mère, nommée Hélène Quèrneau ou Kernot, se re­maria sans retard.

Elle avait au moins un frère germain, son aîné de deux ans, nommé Corentin, une sœur germaine, sa cadette, appelée Marguerite, et un frère utérin du nom de Joseph Le Bihan (6). Deux personnes nommées dans une procé­dure Alice et Isabelle étaient-elles des sœurs plus jeunes? Il semble plus probable qu'elles étaient filles de Marie Tromel. Du moins est-il certain qu'elle a eu au moins une fille (7). On l'a vue un jour accompagnée de deux filles de dix à douze ans (8) ; et dans un interrogatoire (9), elle semble reconnaître qu'elle a eu plusieurs enfants avant celui qu'elle venait de mettre au monde.

La famille Tromel a habité le Véhut jusqu'en 1748 ou 1749. Vers cette époque (10), la mère de Marie Tromel ou cette dernière seule vint demeurer au Faouët, dans une maison qui avait un jardin avec une porte sur la route de Guémené (11).

Vers le même temps, Corentin Tromel s'établit à Ty-Poder, à l'autre extrémité de la paroisse du Faouët, sur la route de cette ville à Pontbriand et au Saint (12).

 

 

1.       le pont se nomme aujourd’hui le grand pont, comme au dernier siècle

2.       Véhut, Véhaut, Véhouet dans les procédures, Levehoat sur la carte de l’état-major

3.       Tromel, Trémel, Tromelle, Dromel dans un seul acte

4.       Interrogatoire. Du 4 juillet 1747. Vannes – id 24 mai et 2 août 1755 Quimper

5.       Ce renseignement et tous ceux qui vont suivre concernant Mme de Stanghingan me sont donnés par les descendants directs de cette dame

6.       Interrogatoire du 2 août 1755. Quimper

7.       Procès verbal du 26 juin 1748 Vannes

8.       Interrogatoire du 6 juin 1748 Vannes

9.       Interrogatoire du 4 juillet 1748 Vannes

10.   Interrogatoire de Mahé du 6 avril 1748. Vannes.

11.   Interrogatoire du 2 août 1755. Quimper. Il s'agit de la route de Guémené par Priziac et Ploërdut et non de la route nouvelle par Lignol.

12.   Interrogatoire de Corentin 8 juin 1753. Quimper.

Longtemps avant cette époque, la famille Tromel avait, parait-il, abandonné la culture des champs : elle était pauvre et vivait avec peine du produit de diverses industries.

La mère et les enfants faisaient des cribles qu'ils allaient vendre aux pardons et aux foires avec de la tresse, du fil et d'autres menues merceries (1) ; ils tenaient des jeux de hasard sur la voie publique (2) ; enfin, au moins par occasion, ils débitaient de l’eau-de-vie (3). Leurs courses s'éten­daient jusqu'à cinq ou six lieues du Faouët, notamment jusqu'à Guémené.

  I1 y a peu de familles aussi humbles que celle-là qui aient eu une destinée plus tragique. Le souvenir de Marie a seul survécu ; mais la postérité a oublié son nom de famille et ne la: connait plus que sous les noms de Marion du Faouët ou de Marie ou Marionnic Finefont.

II.

 

 Marie Tromel avait été tenue sur les fonts de baptême par la dame de Stanghingan , qui habitait dans le voisinage le château de ce nom (paroisse de Meslan). Mme de Stanhingan ne méconnut pas le devoir de protection et de surveillance que le titre de marraine lui imposait. Mais ses soins n'eurent pas le résultat qu'ils méritaient. Marie était très intelligente, mais fainéante et menteuse. Elle atteignit ainsi dix ou douze ans, courant les marchés et les foires et prenant goût au vagabondage et à l'oisiveté.

 Vers cette époque, Melles Jaffray, demeurant avec leur frère (4) au Port-Louis vinrent visiter leurs biens aux envi­rons du Faouët. Elles rencontrèrent Marie Tromel. Celle-ci les intéressa par ses grâces enfantines et sa vive intelli­gence. Peut-être Mme de Stanghingan intervint-elle? Quoiqu’il en soit, Melles Jaffray résolurent d'enlever l'enfant au milieu dangereux dans lequel elle vivait. Elles la demandèrent à sa mère, qui l'accorda sans peine ; elles l'emmenèrent au Port-Louis et elles comptaient l'attacher à leurs personnes.

Marie Tromel passa quelques années dans cette honnête maison et y apprit le français. Mais, en grandissant, sans se corriger de ses défauts d'enfant, elle avait contracté les défauts d'une jeune fille : elle était vaine et frivole et ses coquetteries désespéraient ses pieuses maîtresses. Les caresses échouèrent comme les réprimandes contre sa nature rebelle : enfin, après avoir patienté longtemps, Melles Jaffray renvoyèrent Marie Tromel à sa mère.

Nous verrons dans la suite de ce récit comment Marie Tromel devenue Marion du Faouët, retrouvant un jour M. Jaffray, lui témoigna sa reconnaissance.

Marie retourna au Véhut. Elle avait besoin de sur­veillance et de conseils ; mais sa mère, qui allait se faire complice de ses crimes et tolérer ses débauches, ne devait lui donner ni le précepte, ni l'exemple. Sa marraine essaya de suppléer à l'indigne mère ; et elle reçut Marie avec sa bienveillance ordinaire ; mais, avant que sa patience se fut lassée, Mme de Stanghingan avait du reconnaître que ses soins étaient inutiles. Bientôt, un jour vint où elle dut interdire à sa filleule l'entrée du château de Stanghingan. La débauche de Marie Tromel était devenue publique, et vers 1736 ou 1738, elle devint mère : elle avait alors vingt­ et un ou vingt-deux ans (5).

 

 

1.       Interrogatoire de Marie 24 mai, 2 août 1755. de Corentin, 8 juin 1753

2.       Requis du Procureur du Roi de la Maréchaussée 17 août 1752 Quimper

3.       Interrogatoire du 2 mai 1755

4.       Renseignement transmis par une personne fort respectable qui les- tenait de sa grand-mère, demeurant au Port-Louis Cette dame tenait ce récit d'une vieille amie de Melles Jaffray.

5.       Sa fille avait 11 ou 12 ans en 1748. Procès verbal de la Maréchaussée de Vannes des 26 et 27 juin 1748

 

Les profits de la vente des cribles et de la menue mercerie ne permettaient pas à Marie Tromel de satisfaire ses goûts de toilette et de bonne chère. Le bien-être qu'elle avait goûté au Port-Louis lui rendait la misère plus pénible à supporter. Elle ne tarda pas à joindre aux nombreuses industries de sa famille une autre profession qui devait être plus lucrative : elle se fit voleuse de grands chemins : Dès 1740, quand elle avait à peine vingt-cinq ans (1), elle exerçait ce métier qu'elle allait faire impunément pendant plusieurs années. Il semble même que, dès son début, elle ait eu lautorité de chef de bande, que nous la verrons plus tard exercer de la manière la plus despotique.

Pour expliquer l'ascendant extraordinaire qu'elle a obtenu sur tant d'hommes et pendant si longtemps, la tradition représente Marion du Faouët, comme très intelligente et douée d'une beauté merveilleuse.

Sur le premier point, la tradition ne se trompe pas : les interrogatoires de Marion dénotent un esprit prompt et fécond en ressources. Elle était enjouée et rieuse, et elle trouva le mot pour rire en répondant à ses juges au moment de subir la question ! L'admiration de ses complices ou la terreur de ses victimes lui avaient donné le surnom de Finefont, mot qui semble signifier « foncièrement fine », « rusée à fond », « absolument fine » ; et devant ses juges elle se parait de ce surnom avec une sorte de coquetterie (2).

Les grâces de son enfance s'étaient-elles développées avec l'âge ? Avait-elle reçu le don de la beauté, présent funeste à tant de femmes de son espèce ? C'est ce qu'il est difficile de dire. Le seul signalement que nous donne la procédure est celui-ci :

« Taille de cinq pieds, environ ; yeux gris, cheveux châtains roux, une cicatrice au haut du front, visage marqué « de roussures (3) ».

Mais ce signalement peint Marion à trente-deux ans ; et à la vie qu’elle menait, elle avait dû vieillir vite. En outre, ses juges la voyaient huit jours après ses couches.

Quoiqu'il en, soit, la tradition exagère sans doute, quand elle rapporte que Marion payait de ses faveurs la complicité des hommes de sa troupe ; mais il est du moins certain qu'elle eut successivement plusieurs favoris, auxquels son amour fut fatal, comme nous le verrons par la suite.

III

 

Le Faouët était un quartier général bien choisi pour les expéditions de sa bande. Cette petite ville commandait cinq routes principales : celles de Gourin, de Guémené par Ploërdut, d'Hennebont par Plouay, de Quimperlé et de Scaër. Le pays était parsemé de petits bois ; et les routes souvent abruptes et bordées de hauts talus plantés se prêtaient merveilleusement à des attaques nocturnes.

La vente de la petite mercerie dans les pardons, les marchés et les foires fournissait à Marion une occasion presque journalière d'informations. Sa mère, sa sœur, ses frères enrôlés sous ses ordres, tout en offrant leur marchandise, remarquaient le boucher ou le marchand venu pour acheter une bête quil navait pas trouvée, le paysan qui avait vendu un cheval ou des bœufs dont il emportait le prix. Malheur à eux sils sattardent! Au coup de sifflet de Ma­rion, deux, trois, dix hommes vont sélancer sur eux au détour du chemin ; et, quand ils rentreront dans leurs maisons, leurs sacoches seront vides. Malheur aussi au colporteur dont la balle bien garnie retarde la marche! Si la nuit le surprend, Marion et ses associés(4) vont alléger le fardeau qui pèse sur ses épaules.

 

1.       Interrogatoire du 24 août 1755. Quimper.

2.       Tous ses interrogatoires. Elle ne mentionne jamais son surnom de Marion du Faouët

3.       Interrogatoire du 4 juillet 1748. Vannes.

4.       Ce mot est' employé dans les procédures plus fréquemment que celui de complices. Notre Code pénal a gardé l'expression : Association de malfaiteurs

Était-ce parce que le commerce de mercerie servait ainsi à l'utilité commune ? Je ne le sais ; mais il semble que si le produit des autres vols était partagé également entre tous, Marion s'attribuait exclusivement les dépouilles des colporteurs (1). Viennent maintenant les acheteurs demander du fil ; des aiguilles, des mouchoirs de masily-pastans (2), la famille Tromel les vend moins cher que tout autre, parce qu’ils ne lui coûtent rien.

Sur un point au moins la postérité a calomnié Marion, c'est quand elle l’a chargée de nombreux assassinats. Ce qui reste des procédures dément ici la tradition. Les hommes que Marion commandait étaient armés ; mais c’était pour la montre ; il n’est pas appris qu’ils n’aient jamais fait usage de leurs armes. Une fois, elle parut avec un de ses associés dans un appareil formidable : ils avaient en tout sept pistolets chargés (3) : Un homme que Marion haïssait était devant elle seul et désarmé : elle pouvait le tuer, elle ne lui fit aucun mal, se contentant de l'effrayer de menaces de mort pour le contraindre à s’éloigner.

A peine Marion autorisa-t-elle quelques violences et quelques coups de bâton pour déterminer une volonté hésitante : elle-même n'a jamais porté qu'un coup de bâton (4) : Il lui est même arrivé d'empêcher ses associés de maltraiter des voyageurs de sa connaissance ; et ce fait est relevé avec raison dans la procédure comme la preuve la plus manifeste du pouvoir souverain qu’elle exerçait sur sa bande (5).

Cette fille de plaisir n’était pas cruelle et nous trouverons dans sa vie des traits de bonté et de reconnaissance.

Et puis Marion Finefont était trop avisée pour attirer l’attention et exciter l'horreur par le scandale d'un assassinat sur la grande route. Elle commandait à des hommes violents des ménagements, j'allais dire une douceur relative, lorsqu’'il eût été peut-être plus facile d’en obtenir des meurtres. Elle était obéie même absente, et les procédures ne relèvent pas en douze années un seul homicide commis par ses ordres. « A quoi bon, disait-elle, sans doute, à quoi bon verser  le sang quand cette extrémité est inutile ? »

Et elle avait le droit de parler ainsi : il semble, en effet, que, lorsque Marion et sa bande ont demandé la bourse aux passants attardés, pas un n’ait opposé une sérieuse résistance et même se soit fait beaucoup prier le soir venu : Marion était maîtresse des routes, et sa souveraineté était acceptée par tous.

Elle avait une autre adresse : ne s’attaquer qu’à des étrangers, comme les colporteurs, ou à de petites gens. Elle avait deviné apparemment ou quils ne se plaindraient pas ou que leurs plaintes ne seraient pas écoutées. Parmi les noms des victimes de Marion, pas un nom de bourgeois ou d'hommes d'affaires, à plus forte raison de gentilshommes. Ceux-ci au contraire avaient, de par Marion, le privilège de passer en sécurité sur la route, à lheure où la prudence commandait aux autres de senfermer chez eux. Ce privilège était sollicité de fort loin, même de Rennes, comme nous l’allons voir. Marion, qui ne savait pas écrire, remettait une tabatière, un étui, un sifflet, un couteau, un bout de ruban, bien connu de ses « affidés. » Ce talisman présenté, la route était libre (6).

 

(1)Interrogatoire du 2 août 1755. Quimper.

(2)C’est l’orthographe du greffier de la Maréchaussée. Il s’agit de mouchoir de coton dits Masulipatnam, du nom de la ville de la côte de Coromandel, qui les fabriquât. Ces tissus arrivaient en grande quantité aux entrepôts de la Compagnie des Indes à Lorient.

(3)Information du 6 Juin 1748. Vannes.

(4)D'après les procédures, ce qui précède est rigoureusement exact.

(5)Jugement du 2 août 1755. Quimper. Réquisition du 17 août 1752.

(6)Réquisition du 17 août 1752. Quimper. Interrogatoire. Des 24 mai et 2 août 1755 Quimper. Sentence de condamnation 2 août. La procédure nomme les objets ainsi remis intersignes.             


Cette terrible fille avait sa probité à elle; elle se croyait engagée par la promesse faite, et voici comment elle faisait respecter son engagement par les hommes de sa troupe.

Un habitant de Rennes (1) avait obtenu un sauf conduit pour aller à Ploërdut toucher des fermages et revenir chez lui. Au retour, non loin de Plélan, il trottait en sécurité, sa valise pleine. Un lieutenant de Marion, qui l’avait suivi, se présente à l'improviste et demande la bourse. L'autre montre le sauf-conduit. Le lieutenant n’en tient compte et menace ; la bourse passe entre ses mains. Mais le Rennais ne perd pas de temps et revient trouver l’homme d’affaires qui lui avait obtenu le sauf-conduit. Celui-ci se plaint à Marion. Le lieutenant était déjà de retour par un autre chemin. Marion fait rendre la 'bourse, puis, assemblant quinze hommes en une sorte de conseil de guerre, elle leur demande quelle peine mérite celui qui enfreint ses ordres. Tous répondent : « La mort ! » Aussitôt, décrochant le pistolet de la ceinture dun de ses hommes, elle étend le lieutenant mort à ses pieds.

Les hommes de sa troupe, si cette histoire est vraie (2), savaient de quelle peine serait punie la désobéissance. Entrer dans la bande, c’était se livrer corps et âme au chef.

Marion exigeait un compte rigoureux du butin fait en son absence. C’était elle qui faisait, le partage : elle prélevait sa part et distribuait également le reste. Mais il fallait que chacun se contentât de la part qu’elle avait faite. Un jour, un gentilhomme, M. de Gouyon, qui avait un sauf-conduit, la vit partager, entre dix hommes et femmes rangés en cercle sur la route du Faouët à Gourin, une somme de cinq ou six cents livres en or. Cette somme était dans le chapeau de son frère Joseph ; et Marion prenait sans compter une pincée de louis qu’elle remettait à chacun des associés. Deux d'entre eux trouvèrent leur part un peu faible et risquèrent une observation. Pour toute réponse, Marion saisit un bâton aux mains d’un de ses compagnons, et en frappa les réclamants à coups redoublés. Ceux-ci courbèrent les épaules sans mot dire (3).

 

IV

 

Voilà le, joug quacceptaient les associés ! Et pourtant la troupe était toujours nombreuse. Elle se recrutait parmi les vagabonds, les repris de justice, les voleurs du pays ; et, d’après la tradition, parmi des jeunes gens de familles honnêtes, qui aspiraient aux faveurs de Marion. On la vue en diverses circonstances entourée de cinq, sept, neuf, quinze hommes, sans parler de quelques femmes (4) ; et les témoins qui déposent de ces faits navaient pas eu l’étrange spectacle qui fut donné un jour au Marquis et à la Marquise de Pontcallec ; je veux dire une grande revue de la troupe commandée par Marion.

Le Marquis avait pour homme d'affaires, Maître Cadoret, notaire à Ploërdut, qui possédait le domaine de Kerminguy. Un jour la Marquise demanda en plaisantant à Maître Cadoret de lui faire voir Marion et sa bande. Le notaire, qui, en cette qualité, avait un sauf-conduit, demanda quelques jours pour la prévenir. Marion accepta le rendez-vous pour le dimanche suivant. Il fut convenu que M. et Mme de Pontcallec se tiendraient cachés et verraient sans être vus. A lheure dite, Marion arriva seule dans la cour de Kerminguy. Maître Cadoret alla la recevoir. Après un moment d'entretien, Marion donna un coup de sifflet. A ce signal, plus de quarante hommes sortirent des buissons et des bois voisins et se rangèrent en silence autour de leur chef. Après quelques instants, Marion leur dit : « Vous voyez cette maison, « j'entends qu’il ne lui soit fait aucun dommage », et dun geste, elle congédia son monde.

 

(1)Renseignements venus de Gourin et Guémené.

(2)On peut le croire : ce renseignement me vient de deux sources différentes. On prétend, à Guémené, que le jugement a eu lieu sur la place de cette ville…Mais je ne crois pas à cette dangereuse forfanterie.

(3) Interrogatoire du  2 août 1755 Quimper.

(4)Jugement du 2 août 1755 Quimper          


 

 

La Marquise sortit toute effrayée de sa cachette ; mais Maître Cadoret la rassura. M. et Mme de Pontcallec étaient de trop bonne maison pour avoir rien à redouter de leur terrible voisine (1). Si quelques-uns étaient attirés, comme le veut la tradition, par l'ambition des faveurs de Marion, tous n’y pouvaient aspirer : et il semble probable que la plupart cherchaient sous sa direction un moyen de vivre sans travailler.

Marion aimait la bonne chère et entendait qu’auprès d'elle on menât joyeuse vie. Elle a séjourné quelquefois des mois entiers au village de Penvern (paroisse de Saint-Caradéc-Trégomel) avec dix hommes : « Cétaient, dit un témoin, des festins continuels » ; et les voisins, les jalousant peut-être un peu, se demandaient naïvement : « Où donc prennent-ils l’argent pour faire tant de dépense ? (2).» Je me figure ces franches lippées. Le cidre et l’eau de vie circulent. Marion préside à la table, riant, plaisantant, racontant, le verbe haut, les bons tours qu’elle a joués et ceux qu’elle médite. Comme les convives devaient rire de la terreur qu’ils inspiraient, de la sottise des gens détroussés qui ne résistent pas et qui ne savent pas se plaindre, et surtout, non sans raison avouons le, de la complaisante somnolence de la Maréchaussée !

Boire, manger ; passer le temps en joyeuses orgies, sans souci du lendemain, c’était le but que poursuivait Marion : thésauriser, elle n’y songea jamais !..., et, s'ils avaient connu le vrai caractère de cette fille étrange, des sorciers n’auraient, pas fait, plusieurs fois depuis le commencement du siècle chercher, au Véhut des trésors....quon n’y trouvera jamais… (3)

Mais que la besogne n'ait pas beaucoup donné et que l'argent manque (ce qui est rare), Marion ne sera pas embarrassée : elle réquisitionnera pour sa troupe du pain, du lard, du cidre, de l'eau-de-vie ; et les fournitures demandées, dans les villages ne se feront pas attendre (4).

Elle avait un autre expédient. Elle s'adressait à des marchands, à des bouchers, leur disant tout simplement : « Prêtez-moi telle somme dont j’ai besoin. Je vous la rendrai. Si vous me la refusez, je saurai bien vous la prendre. » Comment la refuser ? Qui peut se promettre qu’une affaire ne le retardera pas, ou que son cheval ne bronchera pas sur la route ? Le terme venu, Marion remboursait scrupuleusement la somme empruntée et souvent, par reconnaissance, remettait un sauf-conduit (5).

Mais le marchand malavisé qui aurait refusé le prêt devait se le tenir pour dit : il était signalé à toute la bande et il pouvait s'assurer que la première fois quil rentrerait le soir, il rentrerait sans sa bourse. La terreur qu’inspirait Marion était telle, que seule elle arrêtait les gens dans les rues du Faouët, et sans bruit, sans menaces, sans violences, en plaisantant. Un soir de pardon, Guillaume Gonidec, riche boucher de Guiscriff, arrive à cheval. Marion barre le chemin et d'une voix rieuse : « Bonsoir, Guillaume ! Il me faut ma part de pardon ! »  Le boucher donne un écu. « Et après ? » Le boucher en  donne un second ; « Allons, encore un! » Le boucher donne un troisième écu et passe, laissant Marion rire de sa peur (6).

 

(1)Le château de Pont-Callec est  dans la commune de Berné, et des voyageurs ont été plusieurs fois détroussés par Marion dans la forêt de Pont-Callec. Ce fait se place avant 1745. En voici la preuve :

Chrysogon-Clément de Guer, marquis de Poncallec et de la Porte-Neuve, décapité à Nantes en 1720, mourait sans alliance. Ses biens passèrent à son frère puiné, Claude-René de Guer. Celui-ci avait épousé Roberte-Angélique Le Veyer. Il est mort le 31 décembre 1744 laissant deux enfants.

Je dois ces renseignements à l’obligeance de notre confrère, Monsieur le Comte de Brémond d’Ars, propriétaire de la Porte-Neuve. J’ajoute que ces deux enfants étaient encore mineurs en 1747 et 1748 et que leur mère faisait à ce moment pourvoir à leur tutelle. (Archéologie départementale du Morbihan).

(2)Information du 6 juin 1748 Vannes.

(3)Renseignements

(4)Interrogatoire du 2 août 1755 Quimper.

(5)Renseignements de Gourin et Guémené.

(6)Interrogatoire du 2août 1755 Quimper

 

 

Au carême de 1752, elle trouva plaisant de se donner pour complices deux cavaliers du régiment de Fitz-James, qui tenait garnison à Carhaix. Un de ses associés avait volé un ballot à un colporteur ; et, pour le soustraire à Marion, l'avait déposé dans l'auberge de Losily, au Faouët. Marion l’avait su. Le soir, elle arrive escortée de deux cavaliers, dit que le ballot lui appartient et qu’elle va l'emporter. L’aubergiste proteste. Les cavaliers appuient la réclamation de Marion ; et, pour en finir, mettent le pistolet au poing. A cet argument irrésistible, Losily ne trouve rien à répondre ; et le ballot est emporté par les cavaliers (1).

De pareils faits ne seraient pas croyables s’ils n'étaient attestés par les dépositions et les sentences qui nous restent. Ce qui est plus incroyable encore, c’est qu’ils aient pu se perpétuer impunément pendant au moins six années, au grand jour, qu'ils aient été connus de tous, et que la Maréchaussée n'ait pas paru s'en préoccuper. Et qu'on ne dise pas que ses victimes ne se plaignaient pas ! Qu'était-il besoin de plainte, puisque les faits étaient de notoriété publique ? Et Marion ne se cachait pas ; elle habitait d'ordinaire le Véhut ou le Faouët, et on pouvait l'arrêter au jour qu'on aurait choisi.

Un autre fait qui demeure sans explication : il y avait au Faouët même un sieur Déroché, qui, dit Marion, « faisait ramasser au Faouët toutes sortes de personnes pour les envoyer aux î1es » (2). On appelait ainsi nos colonies d'Amérique, et Marion fait sans doute allusion à la transportation des filles débauchées ou sans aveu, ordonnée par les déclarations des 8 janvier et 12 mars 1719. Marion avait bien plus de titres à la transportation que les Manon Lescaut du Faouët (3) ; et il ne se comprend pas que Déroché n’ait pas débarrassé le pays et lui-même d’une voisine qui le haïssait.

Une nuit, en effet, Marion était à la porte de son jardin sur la route de Guémené, avec Guillerm, son favori du jour, et Alice (4). Un homme passe, et, dans l’ombre, elle croit reconnaître Déroché. Sur un geste de Marion, Guillerm s’élance pour le frapper.... Mais c'est Losily! ... le complaisant aubergiste du Faouët. Marion l'a reconnu : « Ici Guillerm » Celui-ci s’arrête : et Losily et Marion rient ensemble de la peur qu’ils se sont faite mutuellement (5).

C’'est à se demander si Déroché, ce fléau des filles débauchées, n’avait pas été lui-même ensorcelé comme tant dautres, par sa séduisante ennemie !

J'ai essayé, au moyen des indications des procédures et des renseignements fournis par la tradition, d’exprimer la physionomie de Marion du Faouët, en tant que chef de bande. Il est un autre côté de son caractère que je montrerai plus tard. Mais auparavant parcourons la procédure conservée aux archives de Vannes et les bribes des dossiers qui restent aux archives du Parlement et à celles du Finistère. Cette étude permettrait de faire un cours de procédure criminelle. Je m’en garderai bien, et je me bornerai aux indications nécessaires à l’intelligence du récit.

 

 

(1)Interrogatoire du 2 Août 1755 Quimper. 

(2)Interrogatoire du 2 Août 1755 Quimper.

(3)On sait que l’abbé Prévost dans son roman Manon Lescaut, feint que son héroïne fut transportée aux iles.

(4)Ce fait se place entre 1747 et 1748.

(5)Les déclarations des 8 janviers et 19 mars 1719 avaient été révoquées par une déclaration du 5 juillet 1722. Il est étonnant qu’elles reçussent encore leur exécution au Faouët en 1748. Il serait curieux de rechercher si la dernière déclaration n’avait pas été enregistrée par le Parlement de Rennes.     


CHAPITRE II

I

Un soir du mois de décembre 1746, Marion, Henri Pezron, dit Hanvigen, qui tenait alors la première place auprès d’elle, et trois autres associés festoyaient dans la maison de Maréchal, cultivateur au Boterf (paroisse de Ploërdut) (1). Ils venaient tous cinq d’attaquer Julien Perret, marchand de bœufs, entre les villages de Botquenven et de Rostélé­gan, sur la route du Faouët à Priziac. Les archers de la maréchaussée survinrent (2). Depuis six années que Marion menait cette vie de vagabondage et de vols, c’était la première fois que la maréchaussée se mêlait de ses affaires.

La fuite n'était pas possible ; Marion et ses complices essayèrent de résister. Le hasard avait amené chez Maréchal, Louis Guillo, saunier, qui, selon l’habitude de ce temps, aujourd'hui perdue, allait de village en village vendre du sel. Cet homme prêta main forte aux archers et Marion fut arrêtée avec ses quatre complices (3).

Qu’advint-il des trois hommes dont le nom ne nous est pas parvenu ? Furent-ils poursuivis avec Pezron et Marion devant la sénéchaussée d’Hennebont ? C’est ce qu'en l’absente de la procédure il n’est pas possible de le dire (4). Les indications qui suivent sont extraites de l'arrêt rendu sur appel.

L'information établit à la charge de Marion et de Pezron, outre le vagabondage en réunion et trois vols d'argent, un vol de fil, etc. « avec attaque sur la voie publique, des réquisitions de denrées, cidre et lard avec menaces » ; et, par sentence du 20 janvier 1747, tous deux furent condamnés « à être pendus et étranglés jusqu'à ce que mort s’en suive, à la potence plantée à la place de cette ville. »

Les juges d'Hennebont n’auraient pas dû, sembla-t-il, se saisir, et l’affaire devait être jugée prévôtalement, puisque Marion et Pezron étaient vagabonds et poursuivis pour vols sur un grand chemin. Quoiqu’il en soit, les deux condamnés firent appel. Par arrêt du 27 mars 1747, le Parlement admit l’appel de Pezron « en ce qu’il n’a pas été condamné à être appliqué à la question » et réformant dit « qu’il serait appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, le surplus de la sentence sortant, son effet ordonne que le présent arrêt sera exécuté à Rennes ; et tarde à faire droit à l'égard de Marie Tromel, jusqu'après l’exécution. »

Voilà donc ce qu'avait gagné ce pauvre Pezron à ce malencontreux appel : il serait pendu mais après avoir passé par les horreurs de la question ! Il était de règle en effet (bien qu'il fût permis au juge de l’épargner) que tout condamné à mort fut soumis à la question pour avoir révélation de ses complices ; car, dit ingénument un commentateur, « un condamné à mort est un corps confisqué » (5).

Je ne puis entrer, sur cette cruelle procédure de la Ques­tion ou torture, dans des détails qui mentraîneraient trop loin. Je rappelle seulement qu’il y avait deux .sortes de questions : la première, nommée « purgative » ou « préparatoire », ne se prononçait ordinairement qu’au cas de crime capital, et quand il y avait de graves indices de culpabilité, bien que la preuve fut insuffisante, pour justifier une condamnation.

 

(1)Interrogatoire du 6 juin 1748.

(2)Archers se disait dans le langage populaire pour cavaliers.

(3)Déposition de Louis Guillo, 6 août 1748 Vannes (autre affaire).      

(4)Il ne reste pas de trace de la procédure aux archives de Vannes. Nous n’avons sous les yeux que l’arrêt du Parlement dont nous allons parler.    

(5)Ferrière, dictionnaire de droit, V° Question.

 


 

L'autre question dite « définitive » faisait partie du supplice des condamnés à mort. Le patient « y était appliqué pour rendre son supplice plus douloureux et plus terrible ou pour le forcer par les tourments à révéler ses complices. »(1)

L’une et l’autre Question se donnait selon un mode uniforme, par l'eau, par les brodequins ou le feu (2) : Ce dernier mode était usité à Rennes : on chaussait le patient d’escarpins de fer,  on l’asseyait garroté sur la sellette, les jambes tendues en avant : la sellette était approchée du feu, puis retirée pour entendre la réponse. J’ai fait inutilement chercher le procès-verbal de la Question subie par Pezron ; mais j’ai sous les yeux un procès-verbal de torture de la même époque qui constate que le patient a été approché du feu, jusqu'à neuf fois ! (3)

Il semble que Pezron subit courageusement cette terrible épreuve. Peut-être, se voyant perdu, prit-il sur lui la plus grande part de responsabilité, pour dégager d’autant celle de Marion quil appelait sa femme ? C’est du  moins ce que l’on peut conjecturer quand on lit le dispositif de l'arrêt du 28 mars :

« La cour faisant droit sur le procès-verbal de torture de Henry Pezron ordonne que Marie Trémel serait fustigée nue de verges par trois jours de marché par les carrefours de cette ville, ensuite marquée de la lettre V et bannie perpétuité du ressort du  Parlement ; luy fait défense de s’y trouver sur plus grande peine. »

II

 

Marion s’'en tirait à bon marché, puisque, comme, voleuse de grand chemin, elle pouvait être condamnée à mort (4). Il semble que le Parlement ait voulu, en la bannissant, l’envoyer se faire, pendre ailleurs ; et en la flétrissant il la recommandait à la sévérité, en cas de récidive.

Marion fut donc publiquement fouettée, puis le fer rouge de l’exécuteur imprima la marque V sur son épaule ; il lui fut donné lecture de la peine portée par la déclaration du 29 avril 1687, contre la rupture de ban ; c’était une peine arbitraire puisque Marion était bannie par arrêt de cour souveraine (5), ce pouvait être la séquestration à vie dans un hôpital général. Il lui fut enjoint de quitter aussitôt le ressort du Parlement ; après quoi la porte de la prison s'ouvrit devant elle.

C'est ainsi en effet que s'exécutait la peine du bannissement ! En vain le parlement de Grenoble avait-il demandé que, selon l'ancien usage du Dauphiné, le banni fût conduit à la limite de la frontière par l’exécuteur, accompagné d'archers : une déclaration du premier mars 1709 maintint l’usage suivi en France de laisser le banni libre à la porte de la prison.

 

(1)Denisart, V° Question,2,3. C’est un titre d’honneur pour l’Angleterre de n’avoir jamais admis la question, pas même en rime d’état.

(2)Ce dernier mode paraissait avoir été rejeté par le « Mémoire instructif sur la manière en laquelle se doit donner la Question », adressé à tous les sièges du ressort de Paris, après un arrêt du 8 janvier 1697. Les prescriptions de ce mémoire instructif font frissonner d’horreur. Voir Denisart, Question, 28 et suivantes.    

(3)Et c’était une question préparatoire ! Le procès-verbal est du 3 janvier 1731. Le patient se nommait Jean Derrien, tailleur d’habits à Quinquis-Iven, paroisse de Pleyben, condamné à mort pour incendie par les juges de Châteaulin. La sentence fut réformée et Derrien fut condamné aux galères perpétuelles.           

(4)Ordonnance du 4 janvier 1534. C’est cette ordonnance qui a importé en France le supplice affreux de la roue.

(5)Déclaration du 29 avril 1687 :

Les femmes et filles qui auront été bannies par sentence prévôtale ou jugement présidial rendu en dernier ressort, et qui seront reprises, « quand même ce ne serait que faute d’avoir gardé leur ban », seront condamnées à être enfermées dans les hôpitaux généraux les plus prochains, sans qu’il soit en la liberté des juges de modérer cette peine ;  mais bien de l’arbitrer à temps ou à perpétuité, selon qu’ils l’estimeront à propos.

Et quant à celles qui auront été bannies par des « Arrêts de nos Cours » et qui seront pareillement reprises, pour n’avoir pas gardé leur ban, laissons à nos dites cours la liberté d’ordonner de leur châtiment eu égard à la qualité des crimes pour lesquels elles auront été condamnées et à l’âge et condition des personnes.

Il faut sans doute compléter ce texte par celui de la déclaration du 31 mai 1682, relative aux hommes en rupture de ban, et au mot « à nos dîtes cours », ajouter et « autres juges ayant pouvoir de juger en dernier ressort. »

 


 

Marion allait se charger de démontrer combien ce mode sommaire d’exécution était illusoire. Elle n’a que neuf lieues à faire pour quitter le ressort du Parlement ; mais, en passant le seuil de la prison, elle demande et prend la route du Faouët. Un mois après, elle a repris son industrie de criblière, son commerce de mercerie, sa profession de voleuse, ses habitudes de débauche, et le pauvre Henry Pezron est déjà remplacé.

CHAPITRE III.

I

 

Au commencement de 1748, deux vols furent commis dans les églises de Quéven et du Faouët, et un vagabond nommé François Mahé fut arrêté. Peu après, le 7 mars, un vol sur le chemin public fut commis près du Faouët, et la bande de Marion en fut soupçonnée.

La procédure suivie contre Mahé n'établit pas qu'il fût de la compagnie de Marion, mais il déclara qu'il la connaissait pour l'avoir vue une fois à la foire de Plouay ; il apprit qu'elle se tenait le plus souvent au Véhut, où vivait aussi François Gargouille, et quun nommé Jeannot était de ses associés.

Les noms de Jeannot et de Gargouille étaient des noms de guerre : ceux qui les portaient étaient des jeunes gens élégants, vêtus de ces habits de laine blanche dont se parent encore les paysans des environs de Pontivy. Jeannot surtout était très joli garçon (1).

Mahé fut pendu peu après par sentence du Présidial de Vannes, mais cette exécution n'effraya pas Marion et ses complices.

Au commencement de mai, plusieurs vols furent commis aux environs du Faouët et le Procureur du Roi de la Maréchaussée donna lordre à la brigade dHennebont den rechercher les auteurs.

Le 28 mai, les archers arrivaient au Faouët. Au débotté, ils apprirent que, dans la nuit précédente, un nouveau vol avait été tenté. C’était dans l'église des Ursulines du Faouët. Le voleur n’ayant rien trouvé à sa convenance avait, par une ignoble plaisanterie, souillé le lieu saint. Le jour même, les archers arrêtèrent Le Borgne, dit Bilzic, et François David, qui n’était autre que Gargouille, et qu’ils trouvèrent enfoui dans un tas de foin. Le surlendemain ils arrêtaient au manoir de Coetquennec, Maurice Penhouet dit Jeannot (2).

Marion elle-même fut sur le point d’être prise. Un jour, elle entra toute éplorée au manoir de Stanghingan. Le seuil de cette maison lui était interdit depuis plusieurs années. Elle se jeta aux pieds de Mme de Stanghingan, pleurant et gémissant, disant que les archers la suivaient, et demandant « si sa marraine, allait la leur livrer pour la faire pendre. » La vieille marraine, voyant en une pareille extrémité la pauvre fille qu’elle avait bercée sur ses genoux, fut prise de pitié. Elle fit entrer Marion dans une chambre de décharge, et la fit monter dans un lit d'enfant, sur lequel furent jetés en désordre des paquets de chanvre. Les archers passèrent devant la porte sans s’arrêter (3).

Marion, pour la première fois prit peur. Ses relations avec Gargouille et Jeannot étaient publiques : sa mère trop complaisante les recevait au Véhut. Malgré l’état de grossesse avancée où elle était alors, elle quitta le pays emmenant avec elle sa fille âgée de onze ou douze ans.

 

(1)Interrogatoire de Mahé, 6avril 1748 à Vannes.

(2)Procès-verbal du 28 mai 1748 à Vannes.

(3)Les renseignements qui m’ont été transmis plaçaient ce fait après un autre événement qui est de 1752. L’erreur est certaine puisque Madame de Stanghingan est morte en 1750. Marion n’a été cherchée aux environs du Faouët qu’en 1748 et 1752. Il faut de toute nécessité rapporter ce fait à 1748.


 

Pendant qu'elle se dirigeait vers Auray, l'information se poursuivait et vingt-trois témoins étaient entendus.

Le sieur Rouesnier, notaire, procureur de la juridiction de la commanderie de Saint-Jean de Crosty, signalait expressément les relations journalières de Jeannot avec Marion (1) :

Pierre Kerizeau, tisserand au bourg de Maton (aujour­dhui Meslan) déposait qu’au mois de mars précédent, il avait rencontré ensemble, sur la route, près de Saint-Ca­radec-Trégomel Marion, quatre hommes, et deux jeunes filles de dix ou douze ans. Marion, montrant le témoin, dit a un des hommes qui marchaient auprès d'elle : « Jeannot, donne dessus, il m’a refusé du cidre. » Jeannot prompt à l’obéissance sélance mais il s’arrête court. Kerizeau venait de faire raccommoder son fusil et il couchait Jeannot en joue. Cest le seul acte d'opposition énergique aux volontés de Marion que nous trouvions dans les pièces qui ont passé sous nos yeux.

Louis Guillo, ce saunier qui avait prêté main forte à l'arrestation de Marion l’année précédente, racontait cette étrange histoire à laquelle j’'ai fait allusion et son récit était confirmé par les époux Maréchal de Boterf.

Au mois de mars 1748, Marion accompagnée de six ou huit hommes, au nombre desquels Nicolas, qui paraissait être son favori, vint trouver Maréchal et lui dit :

« Est-ce que le saunier vient encore par ici ? - Non, répondit Maréchal, qui avait compris lintérêt de la question ; « il est mort ». Marion reprit : «  Je sais bien que non. Dites lui qu’il ne revienne pas. Sur ma part de paradis, il ne mourra que de ma main ! » Quatre jours après, apprenant que Guillo couchait au village de Poullec-Mauveau (2), dans la même paroisse, Marion vint le trouver avec Nicolas elle lui montra sept pistolets chargés, et lui répéta les-mêmes menaces ; lui défendant de revenir.

Enfin, deux témoins, Julien Fromentin, tailleur d’habits, et Jérôme Le Parlouër, demeurant paroisse et bourg de Moélan (3), déposaient, à la charge de Marion, un crime qui n'apparaît qu’une fois dans son histoire : une émission de fausse monnaie.

Ce fait avait eu lieu dans des circonstances assez curieuses. En 1743, Jérôme Le Parlouër était allé vendre une vache à la foire du Crostic (le Crosty), paroisse de Saint-Ca­radec-Trégomel. Il s’accorda à huit écus de six livres et reçut en paiement deux écus et le reste en liards. En homme soucieux de ses intérêts, il se mit à compter son billon, et il y fallait du temps puisqu’il devait compter jusqu’à 2 880. Une femme inconnue de lui et qui le regarde faire, prend pitié de son embarras, et lui offre un écu de six livres « pour lui faire plaisir et le décharger de tant de liards. » Le Parlouër accepte avec des remerciements. Mais il a oublié son compte interrompu et il faut le recommencer. Avant que le compte fut fini, Marion, car l’inconnue était elle, avait disparu et lécu était reconnu faux (4).

 

 

(1)Cette commanderie avec celles du Faouët et de Quimper était un membre de la commanderie de La Feuillée. (Voir aux archives départementales le Terrier dressé en 1730-1731).

(2)Ce nom doit être mal orthographié.

(3)Meslan

(4)Les liards étaient à cette époque la monnaie courante en Basse-Bretagne. Le 2 avril de l’année précédente, l’évêque de Quimper avait chargé une barque de Douarnenez à destination de Bordeaux pour 10 001 livres de liards, ou 800 000 liards. (voir bulletin de 1883,Coatfaoet Pratanraz, deuxième partie, page 69).

 

 

Il y avait à cette époque, dans les mêmes parages, une bande de faux monnayeurs. Cette bande était composée d'un grand nombre de personnes et opérait en plusieurs paroisses des évêchés de Tréguier et de Cornouaille, notamment à Maël-Pestivien (1). Marion ne pouvait manquer d’entrer en relations avec eux. Jeannot, Gargouille et Bilzic sont interrogés. Il va sans dire qu'ils nient tous les faits. Gargouille ne connaît pas Marion ; Bilzic ne la connaît que de vue ; Jeannot l’a rencontrée par hasard aux, foires de Kernascléden et du Faouët. Il ne sait même ce que veut dire le témoin Keri­zeau (2).

 

 

II

 

Pendant que la procédure s’instruisait à Vannes, Marion s'en allait, non plus comme naguère en nombreuse et folle compagnie, mais seule ; perdue dans un  pays inconnu, se sentant près de son terme et traînant après elle sa fille. Elle se savait suivie de près, et la condamnation au bannissement lui revenait à la mémoire. Le 25 juin au soir, elle arriva à Auray et s'arrêta  dans une maison rue du Cheval Blanc, voisine de l’auberge où pendait l’enseigne du « Cheval blanc.» (3)

Son approche a été signalée et les archers de la maréchaussée de Vannes arrivent à Auray, le 26 juin, à trois heures de l’après-midi (4). Ils n'ont pas de peine à trouver la retraite de Marion. Ils entrent, et sur une paillasse, ils trouvent une femme et auprès d’elle un enfant né le matin. Marion se nomme et dit que la petite fille qui pleure dans un coin est aussi son enfant. Les archers apprenant que le nouveau-né n’a pas été baptisé le font porter à léglise Saint-Gildas, paroisse d'Auray, où il reçoit les noms de Joachim-Pierre (5). Puis une chaise à porteurs est requise, Marion y prend place, la petite fille suit, une voisine porte le nouveau-né : le triste cortège se dirige vers  l’auberge où pend pour enseigne le « Pavillon d’en Bas » (6) et les archers font préparer un lit pour Marion « qui n’est pas en position d’être transférée plus loin. »

 

 

(1)Archives départementales du Finistère. Des monitoires furent accordés en mai 1745 : un grand nombre de témoins vinrent à révélation, mais la « municipalité des accusés » sembla rendre nécessaire la publication de « réaggraves » qui furent accordés en février 1746 par l’évêque de Quimper, pour être publié à Maël – Pestivien, Plusquellec, et les trêves de Bonneuil et de Pestivien. Dans l’évêché de Tréguier, les monitoires et probablement les réaggraves furent publiés dans onze paroisses. On trouvera plus loin l’explication des mots Monitoires et Réaggraves.

(2)Interrogatoire des 10, 12,15 juin 1748 Vannes

(3)Il n’y a plus à Auray de rue du Cheval Blanc ; mais l’auberge du « Cheval Blanc » existe encore rue du Sablon : elle porte la date de 1620.

(4)Procès-verbal de la Maréchaussée, 26 et 27 juin

(5)Acte de naissance de Joachim-Pierre Penhouët :

« L’An de grâce mil sept cent quarante-huit et le vingt-sixième jour de juin. »

« Je soussigné, recteur, ai baptisé un garçon, né ce jour à huit heures du matin, de Marie Dromel, arrivée hier en cette ville et qui dit être femme légitime de Jean Penhouët, habitué au Guéméné. Ont été parrain et marraine le sieur Joachim Le Roux fils et Melle Perrine-Judith Camenen.

On a donné à l’enfant les noms de Joachim-Pierre.

On été présents les soussignants. On vient de me certifier que cet enfant est de père inconnu. »

Le registre dument signé Perrine-Judith Camenen, Joachim Le Roux,Colomban Henry, Nicolas Guillevin, Pierre Crabot et le Bot, recteur de Saint-Gildas d’Auray.

Un des archers de la maréchaussée porte un nom alsacien (Hacq) et il est probable qu’en déclarant l’enfant il aura prononcé Dromel, bien qu’il écrive le nom de la mère Tromel.

Il résulte de cet acte que Marion avait d’abord déclaré être femme légitime de Jean Penhouët, et qu’elle rectifia presque aussitôt. L’enfant n’en a pas moins porté le nom de Penhouët.

(6)Cette auberge a subsisté jusqu'à 1850.

 

On trouve en sa possession une redingote à l'anglaise d’une étoffé de couleur gris de souris, et huit écus de six livres ; sur quoi il lui est remis six livres pour les besoins de ses couches.

Les cavaliers veillent toute la nuit auprès d’elle et, le lendemain, une charrette est louée  pour conduire Marion et ses enfants aux prisons royaux de Vannes  où elle est écrouée (1).

Le jour même, le conseiller au Présidial chargé de l'instruction se rend à la prison pour interroger l’inculpée  mais il y doit renoncer : «  le transport en charrette lui ayant causé une fièvre considérable et les accidents les plus fâcheux (2). »

Le 4 juillet, Marion comparait pour la première fois devant le magistrat : elle se fait humble et résignée (3). Elle nie toute participation aux faits de l’accusation, même l'émission du faux écu de six livres ; mais elle ne sobstine pas contré l'évidence : elle ne nie pas connaitre Jeannot, Gargouille et Bilzic. Elle confesse ses relations avec Jeannot depuis cinq ou six mois ; mais elle ne lui attribue, pas plus qu’à Gar­gouille, la paternité de l'enfant né à Auray.

Si elle a quitté le Faouët, c’est, dit-elle, parce que « il lui a été dit qu'on la recherchait pour la faire prisonnière : c’est pourquoi elle a vendu son petit fonds de mercerie et la somme de 48 livres trouvée en sa possession en est le prix. »

Quant à la redingote reconnue pour appartenir à Jeannot, et qui était une pièce de conviction embarrassante, « Jeannot, - disait-elle ; l’avait laissée dans une maison où elle avait passé par hasard, et où on la lui avait confiée. ».

Toutes les réponses de Marion sont simples et calmes elle ne s’émeut que lorsque le juge lui reproche son immoralité, et elle répond : « Si j'ai eu dautres enfants, je n'ai pas eu le malheur de les détruire ! »

On lui demande si elle a été reprise de justice. Elle ne peut répondre que non ; car, si on la visitait, la lettre V qu’elle porte sur lépaule démentirait ses paroles. Elle reconnaît donc sans hésiter et avec une apparente ingénuité qu’elle a été publiquement fouettée à Rennes, marquée puis relaxée « pour avoir été accusée de participation à un vol de quatre livres dans un cabaret. »

La réponse était habile, la peine du fouet et de la marque V étant portée contre ceux qui pour la première fois étaient convaincus de  vol simple (4).

Aujourd’hui les juges veulent tout savoir, et leur curiosité est vite et sûrement satisfaite. Au début de chaque poursuite, le premier soin est de demander, même télégraphiquement, la note des condamnations prononcées contre l’inculpé. Mais le casier judiciaire ne date guère que de trente années. Au dernier siècle, les communications étaient lentes et difficiles ; et Marion se promettait, que les juges de Vannes n’iraient pas s’enquérir à Rennes. Elle se trompa et, dans un troisième interrogatoire subi le 24 août, devant les preuves qui lui furent apportées, elle dût reconnaître que la peine du bannissement avait été prononcée contre elle (5).

Toutefois, chose assez bizarre, les juges ne retinrent des accusations portées contre Marion que celle de vagabondage avec attroupement, d’émission de fausse monnaie, et «de  menaces à divers particuliers de leur mal faire.» Ils n’avaient pas, comme nous le verrons, à prononcer la peine de l'infraction de ban.

 

(1)Tous ces détails sont extraits du procès-verbal de la maréchaussée des 26 et 27 juin.

(2)Procès verbal du 27 juin à Vannes.

(3)Interrogatoire du 4 juillet. C’est à cette pièce que nous avons emprunté le signalement de Marion donné plus haut (page 4). Voici son costume :

« Une coiffe de toile blanche à la mode de la ville, un mouchoir de coton au col à petits carreaux rouges et blanc et rayure bleue. Vêtue d’une camisole de drap de Vire, lie de vin, un tablier de cotonnine rayée bleu et blanc, une jupe de ratine brune. »

(4)Article 2 de l’Ordonnance du 4 mars 1724.

(5)Un deuxième interrogatoire du 6 juillet n’est que la répétition du premier.

 

 

Le Borgne, dit Bilzic, fut condamné seul pour la tentative de vol aux Ursulines du Faouët, et de complicité avec David, dit Gargouille, pour un vol commis la nuit, avec violence sur la route traversant la forêt de Pontcallec et pour une « autre voie de fait et attaque sur une route » qui nest pas indiquée.

David fut condamné seul pour deux vols avec effractions extérieures (ou, comme on disait alors, avec effondrement), à Riantec et à la chapelle vénérée de Notre-Dame de Larmor ; et, de complicité avec Penhouët, dit Jeannot, pour un vol de lard commis à Penaven, (paroisse de Saint-Tugdual), « aux approches du Carnaval ».

Enfin Penhouët fut condamné seul pour un vol de 600 livres commis avec effraction à Lorient, en 1743.

Sept vols que nous appellerions aujourd'hui qualifiés avaient été démontrés.

Le jugement fut rendu prévôtalement, cest-à-dire sans appel, le 24 août 1748 ; en voici le dispositif :

« En réparation de quoy, nous avons condamné David, Le Borgne et Penhouët à servir le Roy sur ses galères, en qualité de forçats, savoir, David, à perpétuité, Le Borgne pendant trente ans et Penhouët pendant dix ans, après avoir été préalablement marqués d'un fer chaud portant lempreinte des trois lettres G A L ; et avons banni à perpétuité de la province Marie Tromelle avec injonction de garder son ban sous les peines qui échoient ; avons confisqué au profit de Sa Majesté lesbiens dudit David, sujets à la confiscation, et l’avons condamné, avec les dits Bilzic, Penhouët et la dite Tromelle, solidairement aux dépens. »

 

III.

 

Il est de mode d'accuser l'ancienne magistrature dune justice inique à force d’être rigoureuse, et quelques exemples devenus historiques servent de thèmes à cette accusation. Que l’on dise que les peines portées par les ordonnances étaient sévères, dures, atroces, soit ! Mais il ne faut pas oublier que la plupart du temps, les juges n’étaient pas comme aujourd'hui, enfermés entre « le maximum » et « le minimum » d’une peine déterminée (1). De plus, ils n’étaient pas tenus de motiver leurs décisions. Cest dire, pour employer une formule moderne, qu’ils pouvaient le plus souvent mitiger la rigueur de la loi par l’admission de circonstances atténuantes. C’est ainsi que Jeannot, Bilzic et Gargouille, qui avaient encouru comme voleurs de grands chemins, la peine de mort et même l’affreux supplice de la roue (2) furent condamnés aux galères perpétuelles et à temps.

La liberté donnée aux juges d'appliquer une autre peine que celle édictée permettait l'indulgence et même la faiblesse. Les juges de Vannes furent faibles.

Marion était reprise de justice et marquée. Il est vrai quelle n'a pas été reconnue en récidive de vol et que les peines de cette récidive ne lui sont pas applicables (3).

 

 

(1)On discutait même si « les juges ne pouvaient pas, de leur autorité, condamner à mort le coupable d’un crime contre lequel il n’y avait ni loi ni ordonnance qui prononçât la peine de mort ! ». Hâtons nous de dire que cette opinion était très généreusement rejetée. Voir Denisart V° Peines, 21 à 26.

(2)Ordonnance du 24 janvier 1534.

(3) »Celle qui après avoir été condamnées pour vol seront convaincus de récidive en crime de vol ne pourront être condamnées à moindre peine que à être flétries de nouveua d’un double W et enfermées à temps ou pour la vie dans les maisons de force sans préjudice de plus grande peine s’il y échet. » Déclaration du 4 mars 1724, article 4.

 

 

Elle a émis de la fausse monnaie ; il est vrai encore que, si les ordonnances portent la mort pour la fabrication de fausse monnaie, par une étrange inconséquence, elles ne semblent pas avoir prévu le cas d’émission de fausse monnaie (1).

Elle a menacé de mort plusieurs personnes, le saunier Guillo entre autres ; mais la menace non suivie d’exécution nest pas punie par les ordonnances (2).

Elle a enfreint son ban ; mais, par bonheur, la condamnation au bannissement n’a pas été prononcée par la justice prévôtale ; et, pour ce motif, le Présidial jugeant prévôtalement ne peut punir l’infraction de ban (3).

Mais que Marion ne fût pas punissable pour émission de fausse monnaie, menaces et rupture de ban, du moins ces trois circonstances semblaient-elles devoir exclure toute indulgence dans l’application de la peine qu’elle avait encourue pour vagabondage.

Elle était en effet reconnue vagabonde et avec attroupement. Pour ce seul fait, elle devait être condamnée au fouet, à la marque, au bannissement (4). Or, le fouet et la marque de la fleur de lys lui sont épargnés !

Marion jouait de bonheur ! L'année précédente, poursuivie pour des vols avec attaque sur les grands chemins et vagabonde, elle aurait dû être jugée prévôtalement et sans appel. La maréchaussée ne s’occupe pas d'elle. Les juges royaux dHennebont se saisissent de l’affaire. L'appel est possible : il réussit. Cette fois, Marion est condamnée sans appel, quand la faveur de l’appel, selon toute apparence, lui eût été fatale. On a peine, en effet, à se persuader que les ordonnances neussent pas pour une vagabonde en récidive quelque peine plus sévère que pour une femme inculpée pour la première fois de vagabondage. C’est une règle de bon sens proclamée par l'ancienne jurisprudence que « celui qui retombe dans les mêmes délits doit être puni plus sévèrement la seconde que la première fois (5). » Cette règle devait être appliquée aux vagabondes comme aux hommes vagabonds (6) ; et, en appel, le Procureur général aurait su requérir et le Parlement ordonner, un châtiment plus sévère que le bannissement.

Toutefois la condamnation au bannissement prononcée prévôtalement avait pour Marion de graves conséquences. Désormais l'infraction de ban pourrait être punie par les juges prévôtaux (et Marion n’en peut plus avoir d’autres), et punie de la séquestration, même à vie, dans un hôpital général. Marion fut avertie, selon l’usage, des peines qu’elle encourrait si elle était reprise dans la province. Mais elle ne tint pas plus de compte de cet avertissement que de celui qu’elle avait reçu à Rennes. Le jour même où la prison s’ouvrit devant elle, elle prit la route du Faouët avec sa fille. Elle laissait derrière elle lenfant né à Auray. Il avait été recueilli par la charité. Il a, dit-on, habité la campagne aux environs d'Hennebont ; et il y a fait souche d'honnêtes gens.

 

(1)Le crime de fausse monnaie était, par un emprunt fait aux lois romaines, mis au nombre des crimes de lèse-majesté et muni de mort ; c’était un des crimes dont le Roi, à son sacre, jurait de ne pas faire rémission.

L’article 634 de la Coutume de Bretagne portait que le faux monnayeur serait bouilli et pendu ensuite (Denisart V° Monnaie).

Un faux monayeur, très habile, trempeur d’arcs, fut bouilli dans l’huile à Rennes au XIIIe siècle. ( Voir les propos d’Eutrapel par le conseiller Noël Dufail.

(2)Le Parlement de Paris a prononcé une fois la peine de mort pour menaces (écrites il est vrai). Le plus souvent on condamnait à des dommages intérêts ou à une aumône.

(3)Article 2 de la déclaration de 1731 : «  Les prévôts des maréchaux ne peuvent prendre connaissance de l’infraction de ban que lorsque la peine du bannissement a été prononcée par eux. » C'est-à-dire par le tribunal de la maréchaussée ou par le Présidial jugeant prévôtalement. Denisart, cas présidiaux, 12.

(4)C’est la peine portée par l’ordonnance du 28 janvier 1687, contre les femmes pour la « première fois vagabondes. »

(5)Denisart, V° Récidives.

(6) Les hommes vagabonds étaient pour la première fois bannis, et, en récidive, punis des galères pour trois ans. Article 5, Déclaration du 27 août 1701.

 

 

CHAPITRE IV

 

I

 

Quelques jours après, Marion rentrait au Véhut ; et, vers cette époque, par un prodige d'audace, qui, de nos jours, eût été un acte de démence, au lieu de se cacher, elle vint habiter au Faouët même ! Elle s’installa dans cette maison dont j’ai parlé, ayant jardin sur la route de Guémené. Cétait comme un défi porté à la maréchaussée ; mais Marion savait par expérience qu’elle pouvait compter sur son inaction : elle ne se trompait pas.

Bannie à Rennes, elle n’a pas exécuté l’arrêt de la Tour­nelle ; on pouvait soupçonner que le jugement présidial aurait le même sort : Après la condamnation à Rennes, elle est revenue au Faouët ; la maréchaussée le sait, et une précaution était toute indiquée : sassurer si, après le jugement de Vannes, elle y reviendrait encore... La maréchaussée n’y pense pas!

Mais quoi ! Les cavaliers de la maréchaussée « vont et viennent à la campagne » selon la règle de leur institution : ils ne peuvent aller de Guémené au Faouët sans passer devant la porte de Marion. Il nest pas possible que la présence de Marion, connue de tous au Faouët, dont la réputation, est déjà répandue au loin, ne leur soit pas révélée. Et pendant près de quatre ans elle va y vivre tranquille et il faudra, pour contraindre une fois encore la maréchaussée à intervenir, de nombreux vols et un incendie commis par la bande que Marion va réorganiser en toute liberté !

En arrivant au Faouët, Marion trouvait sa bande diminuée de Jeannot, de Bilzic et de Gargouille ; mais ils furent bientôt remplacés ; et, pendant que le beau Jeannot faisait lapprentissage de la lourde rame sur les vaisseaux du roi, Guillaume Ollivier, dit Guillerm, prit auprès de Marion la place privilégiée que Jeannot laissait libre.

Mais elle était sans ressources et il fallait vivre : Une occasion se présente, elle n'a garde de la laisser échapper. Quelques jours après son retour, elle accoste un soir Pierre Douarin, près de la chapelle de Saint-Armelle, sur la route d’Hennebont, et lui demande sa bourse ; et comme Douarin se fait prier, Marion lui porte un coup de bâton. C’est le  seul acte de violence que les procédures relèvent comme exercé par elle-même (1).

Au mois de janvier suivant, le meunier de Kerallaouen (paroisse de Guiscriff) rentre chez lui, après le coucher du soleil : il se voit entouré de Marion et de plusieurs hommes. Avant qu’ils aient parlé, il a compris ce qu’ils lui veulent : il jette sa bourse et se sauve. Marion ramasse la bourse (2).

Dans la même année Marion et ses associés partageaient une somme d'argent ; butin fait un jour de foire, dans l'auberge d’Alexis Le Breton au Faouët (3).

En 1751, un vol d’argent, de vêtements et de fil est commis la nuit avec effraction, dans la maison d’Olivier Bréoulec, au lieu de Jellabos (paroisse de Berné) ; et Marion y est reconnue au milieu de plusieurs hommes (4).

Vers la même époque, des vols de toile, de deux tasses et d’une cuillère dargent, d’un cheval au préjudice d’un marchand furent signalés aux environs du Faouët (5).

Dans la même année, le lieu Drézant (paroisse de Saint-Sébastien) est incendié et cet incendie est attribué à Marion et à ses complices (6)

Enfin, au carême de 1752, un colporteur portant « une balle de soixante livres, renfermant des mouchoirs de masily-pastants (7), en pièces, d’autres plus communs, des bas de femmes et d’enfants, plus de 300 francs en or  et argent », fut dévalisé sur la route.

 

 

(1,2,3,4,5,6)Interrogatoire du 2 août 1755 à Quimper.

(7)Interrogatoire du 2 août 1755 à Quimper. Voir ci-dessus page 5.

 

 

Marion n’avait pas pris part au vol, et Guillerm qui en était lauteur entendait sen approprier le produit, et avait déposé le ballot dans l’auberge de Losily. Marion trouva plaisant, comme nous l’avons vu, de venir le réclamer, escortée de deux cavaliers. La plaisanterie ne fut pas  goûtée de Guillerm ; et le soir une vive discussion s’éleva entre les deux complices.

 

II

 

Jusque-là le frère de Marion, Corentin Tromel, avait eu un rôle effacé ; il se contentait d’agir sous les ordres de sa sœur et de débiter dans les foires des objets de menue mercerie. Vers cette époque (1), il se sépara de sa mère et vint habiter à Ty-Poder, près de Pontbriand. I1 semble qu’à ce moment il ait voulu agir de son autorité. Ce fut une faute : il avait besoin de la direction de sa sœur.

Au carnaval de 1752, Jean, meunier à Pontbriand, fut assommé sur le grand chemin, et dépouillé ; et, le lendemain, son voisin Tromel portait chez Gérard, armurier au Faouët, un fusil pour le redresser. Cette compromettante coïncidence aurait dû faire arrêter Corentin ; mais le meurtre de Jean ne fut même pas poursuivi ; et Corentin n’a eu à en répondre que plus d'un an .après.

Laissé libre, il allait commettre une autre maladresse, à sept ou huit cents mètres du Faouët, près de la croix du Golen (2) en un endroit où la route aujourd'hui rectifiée présentait une rampe abrupte favorable aux attaques nocturnes ! Marc Le Breton, marchand de bœufs; se vit accoster par plusieurs hommes ; il ne reconnaissait pas Corentin, 1orsque celui-ci lui dit imprudemment : « C’est toi ; Marc... Passe ton chemin ! » On peut conjecturer que Marc Le Breton se montra reconnaissant et ne porta pas plainte ; et Corentin ne fut inculpé que plus tard au cours de l’information dirigée contre sa soeur.

 

 

III

 

 

Il semble que ce soit la scène de l'auberge de Losily qui ait de nouveau appelé l’attention sur Marion : du moins entre cette scène et la date de l’arrestation ne se place-t-il aucun chef de prévention.

Le 2 juillet 1752, Marion fut arrêtée à Poullaouen avec Guillerm, Vincent Mahé, dit Garonnic, et Marguerite Cariou ou Cadiou. Le jour même tous quatre furent écroués à la prison de Carhaix. Cinq jours après Guillerm s’évadait (3).

Les prisons étaient, à cette époque, ou peu sûre ou mal gardées et on en sortait, comme nous allons le voir, sans trop de difficulté.

Marion a prétendu qu’elle n'avait rencontré Vincent Mahé qu’a Poullaouen, le jour de son arrestation ; mais lui-même reconnaît qu’il la suivait depuis la foire de Saint-Pierre à Carhaix (juin précédent) (4), indication que confirme Marguerite Cariou (5). Il est clair qu'elle l’avait enrôlé dans sa bande, et les antécédents de Mahé justifiaient le choix dont Marion l’honorait.

 

 

(1)Interrogatoire de Corentin le 8 juin 1753.

(2)La croix a disparu : elle était près de l’endroit où est aujourd’hui un lavoir.

(3)Laissant dans la prison un juste au corps brun à manches à la matelote garni de boutons jusqu’aux poches. Registre de la maréchaussée.

(4)Interrogatoire de Mahé le 11 mai 1753.  

(5)Interrogatoire de Marguerite Cariou, le même jour.             


 

C’était un jeune homme de dix neuf ans, né au lieu de Kerlin (paroisse de Maël-Carhaix), de moyenne stature, encore imberbe ; mais vigoureux et agile. Il était garçon maréchal et une effraction était un jeu pour sa main exercée. I1 n’était pas à son coup d'essai.

Après Pâques, il avait quitté de nuit la maison de L’hopital, chez lequel il travaillait, au village de Saint-Eloy (paroisse de Péaule). Il emportait une couette et huit écheveaux de fil, pour se payer, dit-il, de ses gages. Avant de sortir du village, il était entré, la même nuit, par effraction chez Françoise Autret. Peu après, au bourg de Glomel, il volait, avec effraction, chez Michel Souillard, marchand, des denrées et de leau-de-vie ; enfin, dans la nuit du 21 avril 1752, il « volait un pain blanc de trois sous » et une pièce de galettes parce qu’il avait faim ! Il est arrêté et conduit à la prison de Glomel ; mais il force un barreau de fer et sort par la fenêtre et le surlendemain, à Plus­quellec, il entre la nuit avec effraction chez René Ollivier (1).

Il est clair que Marion n'eut pas d'efforts d’éloquence à faire pour s'attacher ce pauvre affamé qui ne voulait plus travailler.

L’histoire de Marguerite Cariou est toute différente (2). C'était une pauvre fille de vingt-et-un ans, dapparence douce et timide. Elle était née à Plouyé ; ses parents ne pouvaient la nourrir et elle se mit à mendier.

Mais Plouyé était un pays pauvre : il fallait aller chercher, son pain dans les cantons voisins. Au mois de mars 1752, Marguerite poussa jusqu’au Faouët, où elle ne connaissait personne. Elle y tomba malade de fatigue et fut prise dune grosse fièvre. Elle se tenait dans la rue appuyée contre une borne, sans que personne ne prenne pitié delle, lorsque Marion l'aperçut. Marion l’emmena dans sa maison, la mit au lit, la soigna ; et, quand elle l’eut guérie, elle lui proposa de la garder pour aller chercher l’eau et laver le linge. Marguerite accepta ces conditions. Elle était bien nourrie, bien vêtue : juste un brun de calmande (espèce de lasting), tablier de coton, des bas et des souliers, coiffe plate (3).

Jamais la pauvre mendiante n’avait rêvé un pareil sort et surtout le luxe des bas et des souliers ! Aussi quelle reconnaissance pour sa bienfaitrice ! Au début de son interrogatoire, elle avait, selon l’odieuse coutume maintenue par lordonnance de 1670, prêté serment de dire vérité. On lui demande quelles sont les habitudes de Marie Tromel, et sa réponse est ainsi traduite : « Pendant quatre mois quelle  a vécu chez elle, elle n’a jamais vu dans Marion aucun mauvais comportement. » (4)

Cependant elle aurait pu s’étonner des promenades nocturnes de Marion, quelle éclairait sur la route, notamment le lundi de la semaine de la Passion 1752, Marion « étant accompagnée de son jeune frère. » (5) Il est possible que la pauvre innocente n’ait rien compris. Elle ne soupçonnait pas non plus de quel prix serait payée l'hospitalité dont elle se montrait si reconnaissante.

IV

 

Marion, Vincent Mahé et Marguerite Cariou furent écroués aux prisons de Quimper (6), le 15 juillet 1752 et interrogés le même jour (7).

 

 

(1)Interrogatoire de Mahé le 11 mai 1753.

(2) Interrogatoire de marguerite Cariou, 11 mai et 6 octobre 1753 à Quimper.

(3)Signalement de Marguerite Cariuo. Interrogatoire du 4 mai 1753. « Sourcils et cheveux bruns ».

(4)Interrogatoire du 11 mai 1753.

(5)Interrogatoire du  6 octobre 1753.

(6)Sans nul doute dans la prison bâtie par le Roi en 1667 à l’angle de la rue Obscure et de la rue Verdelet et qui a subsisté jusqu’à 1807.

(7)Arrêt de compétence du 24 mai 1755.

 

Par malheur, ces trois interrogatoires font défaut. Il y aurait eu un grand intérêt de curiosité à trouver celui de Marion dont le signalement devait être exactement donné ; dans les interrogatoires quelle a subis plus tard, elle est signalée d'un mot « stature moyenne», les juges se référant implicitement au signalement dressé dans le premier interrogatoire.

Tout ce que nous savons de cet interrogatoire, c’est que Marion avait déclaré avoir été fouettée et marquée à Rennes, et poursuivie, puis relaxée à Vannes : mais les juges de Quimper senquirent, et, le 10 août, la sentence de bannissement prononcée à Vannes leur fut transmise (1)

La procédure fut vivement menée. De nombreux témoins étaient entendus, au Faouët, à Glomel et dans trois autres lieux ; et, avant le 9 août, le lieutenant prévôt de la maréchaussée en avait entendu vingt-trois appelés à Quimper même.

Les charges devaient être graves ; mais' il fallait découvrir les autres faits demeurés inconnus et, le 17 août le Procureur du roi de la maréchaussée demanda et obtint permission de solliciter des Monitoires (2).

A cette époque, l’Église, qui formait un ordre de l’État, et la puissance séculière se prêtaient un mutuel appui. De mérite que l’État faisait exécuter les vœux religieux considérés comme une sorte de contrat civil, ainsi l’'Église usait des armes spirituelles pour obtenir, dans des cas graves et qui intéressaient l’ordre public, la révélation des coupables ou des circonstances des crimes, lorsqu’on n’en pouvait avoir autrement la preuve (3).

 « Le monitoire, dit Claude Ferriére, est le mandement  adressé à un curé pour avertir les fidèles de venir à révélation sur les faits y mentionnés, sous peine d’excommunication. »

Le 21 août, M. Brago, chanoine official de Vannes, accorda des monitoires à publier aux prônes des six églises : Malon (Meslan), Priziac, Le Croisty (trève de Saint-Tug­dual ou Tudal), Saint-Caradec-Trégomel, Ploërdut, et en la ville de Guémené, trève de Locmalo. Le 27 du même mois, lévêque de Quimper délivra des monitoires à lire aux prônes des quatre églises du Faouêt, Guiscriff, Lanvenigan (tréve de Guiscriff), et Langonnet (4).

Mais Marion et Vincent Mahé habitués à une vie active sennuyèrent aux prisons de Quimper: Ils jugèrent d'ailleurs prudent de ne pas attendre le retour des monitoires ; ils partirent dans la nuit du 9, au 10 septembre (5). Comment se fit l'évasion ? Cest ce qu’il serait curieux de savoir. Malheureusement le procès-verbal de descente qui fut dressé pour constater le fait manque aux pièces.

Quoiqu’il en soit cette double évasion a frappé l’imagination populaire. Encore aujourd'hui on conte dans les campagnes du Faouët « que Marion avait des cheveux merveilleux qui sciaient les plus épais barreaux de fer. »

Mais, ajoute-t-on, « un jour qu'elle, tenait un enfant sur les  fonts baptismaux, ses cheveux furent coupés et le charme  fut rompu » (6).

Cela veut dire sans doute que Marion avait des scies fines comme des cheveux bien connues encore aujourd'hui des hôtes des maisons centrales ; et la dernière circonstance semble une réminiscence des circonstances de son arrestation à Auray, le jour de ses couches.

Chose à peine croyable, mais pourtant bien attestée, Marion reprit le chemin du Faouët et résida pendant, plusieurs semaines dans les environs. Mahé s’enfuit à Maël-Carhaix, lieu de sa naissance.

 

(1)Lettre de Vannes du 10 août 1752.

(2)Arrêt de compétence du 24 mai 1755.

(3)Article 23, édition de de 1695. Tout juge pouvait permettre d’obtenir le monitoire (article1, titre 7 de l’ordonnance de 1670) et, une fois la permission obtenue, l’official ne pouvait le refuser sans s’opposer à la saisie de son temporel (idem article 2).

(4)Arrêt de compétence.

(5)Arrêt de compétence.

(6)Renseignements.

V

 

L’arrêt de compétence prévôtale du 24 mai 1755 nous permet de suivre pas à pas la marche de la procédure dont il réfère brièvement tous les actes.

Du 3 au 24 septembre, les monitoires avaient été publiés à trois prônes consécutifs.

Un décret de prise de corps fut rendu contre Marion et Vincent Mahé, le 16 septembre ; il ne reçut pas d’exécution. Je ne sais si les révélations obtenues par les monitoires ou si les dépositions reçues produisirent quelques nouveaux indices. Mais, le 4 janvier 1753, de nouveaux inculpés furent ajoutés aux quatre premiers : Les noms de ceux-ci ne sont pas indiqués dans larrêt de compétence ; mais la suite démontre que ces inculpés étaient Corentin Tromel, Joseph Le Bihan, son frère utérin, mal à propos dénommé Joseph Tromel, Jean-Pierre Paubert, René Penhouët et au moins deux femmes qui furent arrêtées et mises en liberté à la fin de janvier (1):

Le Procureur du roi de la maréchaussée désespérant de parvenir, au moyen des monitoires, à la découverte de Marion et de ses complices, jugea utile de recourir au moyen extrême des réaggraves et demanda, le 16 janvier 1753, l’autorisation de les obtenir.

« Le réaggrave, dit Claude Ferrière, est le dernier monitoire qu’on publie après trois monitions et qui doit précéder la dernière excommunication. Pendant cette dernière monition, on allume une petite chandelle et si le rebelle à l’église ne vient se soumettre avant que la chandelle soit éteinte, on fulmine l’excommunication et on déclare les peines encourues. » (2).

Les réaggraves furent accordés le 29 janvier par les évêques de Cornouaille et de Vannes, et publiés, les 4, 11 et 13 mars, aux prônes des paroisses ci-dessus nommées. Cette publication était devenue inutile en ce qui concerne Vincent Mahé ; il avait été arrêté le 18 janvier, et écroué à Carhaix ; moins heureux que Guillerm, il ne s’échappa pas de cette prison, et, le 23 janvier, il était de retour à Quimper.

Il y rentrait blessé et le bras en écharpe. En homme qui sait le prix du temps, Vincent Mahé, depuis son évasion, n’était pas resté oisif. Le 12 janvier 1753, à Rosquelen (paroisse de Locarn, trêve de Duhot), il entrait par une ouverture faite au toit dans la maison de Françoise Riou, et en emportait un manteau, un trépied, une faucille, un croc, des effets d’habillement. Il cache ces objets chez son père. Guillaume Riou, frère de la personne volée, les reconnait et s’en empare. Mahé court après lui, prétendant qu'ils ont été soustraits à son père par Françoise

Riou et Guillaume qui s’était armé lui tire un coup de fusil.

Le 25 avril, un décret de prise de corps est rendu contre Marguerite Cariou, présente, et contre Guillerm, Cotentin Tromel et Joseph Le Bihan, fugitifs.

Enfin, au commencement de mai, la procédure est, assez avancée pour, que le procureur du roi puisse déposer des conclusions tendantes « à ce que par jugement le prévôt et le lieutenant soient déclarés compétents pour faire et parfaire le procès prévotateur en dernier ressort, à Mahé et Marguerite Cariou présents et à Marie Tromel, Corentin, Joseph Tromel et Guillaume Ollivier, dit Guillerm, fugitifs. »

La sentence de compétence fut rendue le 11 mai. Le 29 mai, Corentin fut arrêté par des cavaliers de la maréchaussée de Quimper et écroué le lendemain aux prisons de cette ville. Ces deux dates rapprochées révèlent dune manière certaine son arrestation non loin de Quimper. Que venait-il faire dans un séjour si dangereux pour lui ?... Il faut reconnaître que Corentin n’eût pas mérité le surnom de Finefont que portait si justement sa sœur:

 

(1)Lettre de M. de Cosnoal (23 janvier 1753) à M. de Marais, procureur du roi de la maréchaussée.

« Vous me marquez de dire au brigadier de Kimperlez d’aller mettre en liberté ces femmes qu’il avait arrêtées comme complices de Marion du Faouët. Vous me permettez de vous dire qu’il n’est plus en droit de les mettre hors prison, puisqu’elles ont été conduites aux prisons de Quimper où sans doute vous les avez interrogées… »

(2)Il ne paraît pas que cette solennité fût d’usage en Bretagne.


Le 8 juin, il est interrogé (1). Interpellé sur l’assassinat de Jean, meunier à Pontbriant, il répond que loin de le frapper, il l’a défendu contre sept hommes de Pontbriant, au nombre desquels Gérard ; que dans la lutte son fusil a été faussé et qu’en effet il l’a porté à réparer. Il nie toute participation à lattaque dirigée contre Le Breton, à la croix du Golen.

La sentence de compétence est rendue contradictoirement contre lui, le même jour.

Enfin, le 6 octobre 1753, la sentence définitive et sans appel est rendue ; en voici le dispositif :

« Condamne Ollivier Guilleret, Marie Tromel, Joseph et Corentin Tromel et Vincent Mahé à être pendus et étranglés jusqu'à ce que mort s’en suive, à la potence étant en la place publique de cette ville, par lexécuteur de la Haute Justice, et préalablement appliqués à la question ordinaire et extraordinaire, lesdits Guillerm, Marie, Joseph, Corentin Tromel, pour avoir révélation de leurs autres complices, a déclaré leurs biens meubles et ceux dudit Mahé confisqués au profit de qui il appartiendra, et sera la présente sentence exécutée en un tableau qui sera attaché en l’endroit ordinaire dans la place publique par l’exécuteur .de la haute justice, et a condamné les mêmes aux dépens du procès. »

Mahé n’était pas condamné à la question, sans doute à cause de son âge.

Quant à Marguerite Cariou elle était relaxée après avoir pu redouter pendant quinze mois une condamnation capitale.

On lit au registre destiné à référer les jugements (2) :

« Vincent Mahé, Marguerite Cariou, accusés de vols, Marie, Joseph, Corentin Tromel et Ollivier Guillerm, aussi accusés de vols, fugitifs.

« La compétence adjugée à la maréchaussée, le 11 mai 1753. La compétence de Corentin, adjugée le 8 juin. »

« Règlement à lextraordinaire rendu à Quimper le 28 juillet. »

« Sentence prévôtale rendue à Quimper, le 6 octobre  1753, qui a condamné Marie, Corentin et Joseph Tromel, Ollivier Guillerm et Vincent Mahé à être pendus et étranglés par effigie, et renvoyé Marguerite Cariou. »

Dérision ! La prison n’avait pu retenir Vincent Mahé et Corentin Tromel si longtemps recherchés ! Des cinq condamnés, quatre avaient été sous la main de la justice : Vincent Mahé sétait évadé trois fois, une fois de Glomel et deux fois de Quimper, Marion une fois de Quimper, Guil­lerm une fois de Carhaix, et Corentin une fois de Quimper. En tout, six évasions ! En vérité, les cheveux de Marion avaient une vertu magique !...

Le jugement ordonne en outre que les nommés Hélène Querneau ou Kernot, mère des Tromel, Marguerite Tromel, sa fille, Pierre Le Floch, Etienne Prévost, Louis, Léveillé et Alice  seront pris et appréhendés au corps pour être conduits et écroués aux prisons royaux de Quimper, pour « être ouïs et interrogés sur les faits résultant des charges et informations et autres. »

Le décret de prise de corps ne paraît pas avoir été exécuté, puisque le registre des écrous ne contient aucune mention concernant un seul des dénommés : il n’a été exécuté contre eux aucun jugement par effigie ; et la procédure les concernant nest pas mentionnée aux registres des dépôts.

On peut affirmer qu’Hélène Kernot et sa fille Margue­rite n’ont pas été arrêtées ; leur complicité était certaine.

 

(1)Signalement : « Moyenne stature, visage maigre, cheveux bruns, sourcils bruns, barbe châtain-clair, yeux gris, nez droit, bouche grande, lèvre supérieure grosse. Justin d laine brune, un blanc de laine dessous, culottes et guêtres de berlingue brune, bas de laine, souliers. »

(2)Folio 12,B 824.

 

 

Pierre Le Floch, Étienne Prévost, nous sont inconnus. Louis était Louis Tariot, que nous retrouverons plus tard. Au dire de Marion, Léveillé était un enfant de cinq ans (1). Nous avons déjà dit que Alice semble, être fille de Marion ; si cest celle qui est née avant 1740, elle avait à ce moment, quinze ou seize ans. On peut croire que toutes ces personnes, effrayées par la condamnation à mort de leurs parents ou complices, quittèrent le pays avec eux.

Louis Tariot, seul, fut arrêté plus tard.

 

CHAPITRE V

 

I

 

Plus d'un an s’était écoulé depuis l'exécution par effigie lorsque Marion reparut sur la scène.

En quittant la prison de Quimper, le 9 septembre 1752, elle avait couru aux environs du Faouët sans oser pourtant rentrer dans sa maison.

Elle était sans argent et il fallait s’en procurer, même pour fuir. Une bonne occasion se présenta : elle n'était pas femme à la laisser échapper ; et c’est au mois de septembre 1752, que M. de Gouyon la vit partageant sur la route une somme de cinq ou six cents francs en or, et corrigeant ses complices mécontents de la part à eux faite (2).

Marion faisait pour la dernière fois acte dautorité. Trop avisée pour ne pas sentir le danger des monitoires publiés à ce moment même, effrayée du retentissement qu’allait avoir ce dernier vol, elle se cacha quelque temps dans la paroisse de Saint-Caradec-Trégomel.

Le gendre de Mme de Stanghingan nous renseigne sur la vie qu’elle menait à ce moment. Le 15 octobre 1752, il écrivait du château de Kermerrien (paroisse de Saint-Caradec-Trégomel)

« Jeudi dernier, il fut pendu deux hommes à Hennebont, l’un desquels appelé Caudan, du bourg de Plouay, était  des amis particuliers de Marion du Faouët (3) ; celle-ci n'est pas encore damnée mais fort en peine : les archers la suivent à la piste : elle a séjourné quelque temps dans cette paroisse depuis son évasion des prisons de Quimper ; les archers l’y vinrent chercher le lendemain qu’elle en fut sortie. »

La situation n’était plus tenable. Marion le comprit enfin et disparut : Mais il ne semble pas qu’elle se soit beaucoup éloignée du Faouët, puisqu'elle y fit une courte apparition, en janvier 1753 (4).

Peut-être est-ce à ce moment qu’elle transporta l’exercice de son « industrie » à Saint-Thois et Laz, sur la route de Quimper à Carhaix ? Les noms de ces deux paroisses ne se lisent pas dans les pièces de procédure et dans les sentences qui nous restent ; mais il ne semble pas douteux que Marion n’ait séjourné dans ce pays. Cette retraite était bien choisie ; le pays était de difficile accès ; les monitoires n’ayant pas été publiés dans ces paroisses, les habitants n’étaient pas tenus à révélation ; et Marion pouvait compter même sur la terreur de son nom pour obtenir le silence.

Le nom de Marie-Yvonnic du Faouët est encore répété au fond de ces campagnes. Un rocher situé au bord de la route de Quimper à Châteauneuf-Du-Faou, à 9 kilomètres de Briec, porte le nom de Karrec-al-Laër (rocher du voleur) ; et c’'est là, où un lieu voisin nommé Ar-Hars-Fao (la haie des hêtres), que Marie-Yvonnic se tenait d’ordinaire.

 

 

(1)Interrogatoire de Marion le 24 mai 1755.

(2)Voir ci-dessus page 6

(3)La procédure suivie contre Pierre Caudan, condamné le 30 août 1752, par la sénéchaussée d’Hennebont, se retrouve complète aux archives de Vannes ; mais le nom de Marion du Faouët  n’y apparaît pas. Les condamnations devaient être exécutées dans le jour (ordonnance de 1670, titre 25, article 21). Mais dans l’affaire il y avait appel de droit, le jugement n’étant pas prévôtal.

(4)Interrogatoire de Corentin le 8 mai 1753.

 

Elle ne volait pas dans les fermes : elle se contentait de détrousser les voyageurs attardés, mais sans exercer sur eux de violences graves ; on ne l’accuse d'aucun meurtre ; elle empruntait quelquefois de l’argent que personne n’osait lui refuser ; et, le terme venu, remboursait exactement ; elle délivrait comme laissez-passer des couteaux, des étuis, etc. Parfois elle réquisitionnait de la viande et .du cidre ; elle aimait la bonne chère. A ce portrait de Marie-Yvonnic du Faouët, qui ne reconnaîtrait Marionnic du Faouët ?

On ajoute qu’au lieu de dormir sous une hutte de branchages ou dans le creux d'un rocher, et pendant que ses associés se reposaient à Karrec-al-Laër, elle-même descendant un quart de lieue plus loin, vers Châteauneuf-du-Faou, au village de Pen-ar-Choat, obligeait le maître de la maison à se lever, prenait sa place au lit conjugal et dormait tranquille et sans souci.

Combien de temps a-t-elle passé dans ces parages ? C’est ce que l’on ne peut dire ; mais daprès les souvenirs encore vivants à Saint-Thois, Marion ne se contenta pas de pousser quelques pointes du Faouët en cette paroisse distante, au moins de dix lieues, mais s’y établit pour un .temps-assez long (1).

Vint-il un jour où Marion put craindre que sa nouvelle retraite fût découverte ? Trouva-t-elle difficilement à vivre sur ces routes peu fréquentées ? Songea-elle enfin à exécuter la double sentence de bannissement qui pesait sur elle ?... C’est ce que nous ne savons pas. Toujours est-il qu’elle s’éloigna définitivement, et près de deux ans passèrent sans qu'on entendit parler delle.    

 

 

II

 

En septembre 1754, Marion fut arrêtée à Nantes comme vagabonde, et enfermée. La marque qu’elle portait sur l’épaule la signalait comme reprise de justice. Fit-elle imprudemment savoir qu’elle avait été condamnée à Rennes? Les officiers royaux de Rennes apprirent-ils son arrestation aux juges de Vannes qui les avaient interrogés en 1747 ; cet avis fut-il transmis à Quimper ? La maréchaussée n’avait su ni arrêter ni garder les complices de Marion et elle-même : tint-elle à honneur de s’en emparer encore, et avait-on envoyé son signalement dans la province ? C’est ce que les pièces trop rares qui restent ne nous apprennent pas.

Quoiqu’il en soit, le 17 mai 1755,  Marion était réintégrée aux prisons de Quimper. Le lendemain, elle subissait devant le lieutenant prévôt de la maréchaussée un premier interrogatoire, qui n’a pas été conservé. Le 24 mai, elle en subissait un autre (2).

On peut sétonner que Marion Finefont n’ait pas songé à cette précaution si simple, si habituelle et si souvent utile aux malfaiteurs : changer de costume. Elle comparait à Quimper portant la même coiffure et des vêtements semblables à ceux qu’elle portait à Vannes, en 1748.

A cette époque, la prescription pour crimes n’était pas de dix ans comme aujourd'hui, mais de vingt ans. L’interrogatoire put donc passer en revue tous les vols et autres crimes venus à la connaissance du ministère public depuis son début en 1740, et qui n’avaient pas été jugés à Rennes et à Vannes.

Marion nie toute participation aux crimes reprochés à Vincent Mahé, à son frère Corentin, et à Guillerm. Elle dit même qu’elle « n'a pas eu connaissance qu’aucun d’eux ait commis aucun vol ni aucun fait sujet à répréhension. »

Elle avoue quelle connaissait Guillerm depuis quelques mois et ajoute qu’ils allaient, se marier quand ils ont été arrêtés.

 

 

(1)Ces renseignements me sont donnés par un ecclésiastique, originaire de Saint-Thois ; son bisaïeul paternel qui aurait aujourd’hui 150 ans avait vu Marie-Yvonnic, autrement Marion du Faouët.    

(2) Coïncidence singulière : c’est ce jour même que Mandrin était roué à Grenoble.        


 

L'arrêt de compétence fut rendu le jour même.

La procédure s’achève, et Marion est interrogée pour la dernière fois le 2 août.

Elle avoue qu’elle a été fustigée et marquée à Rennes pour un vol simple ; elle dit qu’elle a été poursuivie à Vannes et relaxée. Elle a bien soin de taire, comme elle l’avait fait le 15 juillet 1752, qu’elle a été deux fois bannie. Peut-être espérait-elle s’en tirer, comme à Vannes, avec une simple condamnation au bannissement, que cette fois (sans doute), elle eut prise au sérieux. Mais ce dernier espoir s’évanouit : le sénéchal, Maître Hervé-Gabriel de Silguy, qui l’interroge, lui montre l’extrait de la condamnation prononçant contre elle le bannissement perpétuel de la province. Dès lors elle ne peut plus douter du sort qui l’attend ; mais elle ne perd pas son sang-froid.

Interrogée sur le vol Perrot, elle fait remarquer, avec raison, que ce fait a été l'objet de la condamnation prononcée à Rennes. Interrogée sur le vol Douarin, elle répond : « Le Douarin est trop connu pour un gueux et un ivrogne, pour que l’on puisse croire que, dans quelque cas que ce soit, on se soit adressé à lui pour avoir de l’argent. »

L’interrogatoire comprend tous les faits que nous avons rappelés et quelques autres vols de même nature qui sont retenus dans le jugement. Il y a en tout une vingtaine de faits.

Il est superflu de dire que les vols « avec attaque » et autres et l’incendie retenus dans le jugement prévôtal ne sont pas les seuls crimes de Marion ; et il est bien certain que le plus grand nombre de ses méfaits n’a pas été poursuivi. Ainsi pas un seul des vols commis à Saint-Thois n’est visé dans les pièces. Quand une poursuite s’exerce après dix et quinze années, que de témoins ont disparu, surtout lorsque les victimes ont été des étrangers comme les colporteurs que Marion dévalisait!

Quelques heures après, la sentence est prononcée ; en voici le dispositif :

« Pour réparation de tout quoy (le siège) a condamné la dite Marie Tromel à être pendue et étranglée jusqu’à ce que mort s'ensuive à une potence qui sera à cet effet  plantée en la place du Châtel en cette ville par l’exécuteur de la haute justice.

« Ordonne qu’elle sera préalablement appliquée à la question ordinaire et extraordinaire, pour avoir révélation de ses complices, et a nommé pour Commissaire pour  assister à la question avec le rapporteur, Maître de Lécluze, conseillé... » (1).

Le bruit de la condamnation se répandit en un instant par toute la ville. Dans l'après-midi, l’exécuteur dressa la potence sur le Tour du Châtel, vers l'angle nord-ouest, en avant de la rue du Guéodet, au point de la place le plus en vue (2).

Quels étaient pendant ces funèbres apprêts les sentiments de Marion ? Le regret de ses fautes qu’elle avait témoigné autrefois s’était-il changé en un repentir sincère ? Avait-elle enfin compris que, selon ses expressions, son heure était venue ?... On peut le présumer, si les paroles que nous allons rapporter sont exactes : et le récit qui nous a été fait nous inspire toute confiance.

L’exécution était annoncée pour six heures du soir ; mais, longtemps avant, la foule remplissait le Tour du Châtel. C’était à qui verrait une fois Marion du Faouët, à qui entendrait ses dernières paroles : on se disputait les premières places autour de l’échafaud, et la Maréchaussée avait peine à contenir la foule. A six heures, Marion monta les degrés de léchafaud. Des sifflets, des huées, des imprécations l’accueillirent. Des milliers de visages étaient tournés vers elle ; la malheureuse pouvait lire sur les uns une curiosité cruelle, sur les autres la haine née de la peur ; pas un ne lui laissait voir une ombre de pitié.

 

(1)On lit dans le registre des jugements : « Marie Tromel, dite Finefont ou Marion du Faouët, accusée de vols avec effraction extérieure et intérieure, d’attroupements, de vols et d’attaques sur les grands chemins.

« Jugement prévôtal rendu à Quimper, les 2 août 1755 qui condamné ladite Marie Tromel à être pendue et étranglée. Exécutée le même jour à six heures de relevée.» (B 824, Folio 13 V°).

(2)Prenez l’axe de la rue du Guéodet et celui de la rue Royale actuelle : c’est au point d’intersection de ces deux lignes que se dressait la potence. C’est au même endroit que fut dressée la guillotine en 1793.


 

Marion fait signe qu’elle veut parler. A l’instant la foule tout à l’heure agitée et bruyante demeure immobile et retient son souffle. Le silence n’est troublé que par les tintements lointains d’une cloche : c’est la cloche de Saint-François qui, selon le vieil usage, appelle à la prière pour la criminelle qui va mourir. Alors Marion d’une voix ferme :

« Pères et mères qui m’entendez, gardez et enseignez bien vos enfants. J’ai été dans mon enfance menteuse et fainéante. J’ai commencé par voler un petit couteau de six liards. Après, j'ai volé des colporteurs, des marchands de bœufs : puis j’ai réuni une bande de voleurs. Voilà pourquoi je suis ici. Redites cela à vos enfants ; et que du moins mon exemple serve de leçon aux autres. » (1).

Un instant après, justice était faite. La foule s’écoulait silencieuse ; et plusieurs, sans pitié pour Marion vivante, accouraient à l’appel de la cloche, et s’agenouillaient dans la Chapelle, des Agonisants où les Cordeliers priaient pour elle (2).

Avant la nuit, le corps de Marion fut détaché de la potence et porté, à la voirie, la sépulture ecclésiastique étant refusée aux suppliciés.

 

 

III

 

 

Comment Marion avait-elle subi la question ? Il semble que son énergie se soit démentie à cet instant suprême et qu’elle ait révélé comme complice Louis Tariot, contre lequel un décret de prise de corps avait été décerné, comme nous l’avons vu, dès le 6 octobre 1753.

Arrêté loin de Quimper, au mois de mars 1756, Louis Tariot fut amené aux prisons de cette ville, d’ordre du Procureur général ; il y entra, le 5 avril (3). Le 11 du même mois, le procureur du Roi de la Maréchaussée l’interrogea (4).

Louis Tariot avait 28 ans, il était originaire de la paroisse de Pédernec (évêché de Tréguier, aujourd'hui canton de Bégard (Côtes-du-Nord) ; ses parents y habitaient encore au village de Mandé, et lui même y avait son domicile. Tout, jeune, à Corlay, il s’était engagé comme soldat dans le régiment de Rohan, infanterie ; mais, après dix-huit mois, il avait été réformé parce que alors il n’avait pas la taille : il sétait fait chaudronnier ambulant.

Dans son interrogatoire, il reconnait que, pour l'exercice de son industrie, il est venu souvent au Faouët et qu’il a parcouru les canions voisins, qu’il a pu, comme beaucoup d'autres, rencontrer Marion, ou quelques-uns de ses gens, dans les auberges ou les foires ; mais il soutient qu’il ne les connaît pas et n’a aucune relation avec eux. Tariot répond comme un homme sûr de son innocence et le procureur du Roi de la Maréchaussée étonne un peu quand il conclut linterrogatoire en reprochant à Tariot « de n’avoir pas dit la vérité » et en disant que « le contraire est et lui sera  prouvé. »

 

 

 (1)Une habitante de Quimper, née en 1770,  recueilli ces propres paroles d’une personne qui avait assisté à l’éxécution et elle les a souvent répétées et toujours dans les mêmes termes à ses petits enfants.C’est d’eux-mêmes que je les tiens. Le mensonge et la fainéantise étaient, avons-nous dit, d’après d’autres renseignements, les défauts de Marion enfant.

(2)La chapelle Notre-Dame de Vertu dite des Agonisants était appuyée en appentis contre le mur nord de l’église du couvent de Saint-François. La cloche sonnait  pour annoncer l’agonie des fidèles et au moment  des éxécutions capitales. Voir notice sur les Nécrologes des Cordeliers. Bulletin de 1884 page 40.

(3) avril 1756 : « Vous geollier de Quimper, estes chargé de la personne de Louis Tariot et ce, en vertu d’ordre de Monseigneur La Chalotay (sic), procureur général du 24 du mois de mars et arrivé en cette ville le 5 avril, présent mois. Signé sur le registre Le Goffe.

(4) Archive départementale : B.10. Carton.

 

Le 22 avril, le procureur du Roi requiert la déclaration de compétence prévôtale, et prend soin de viser (cest son grand argument) « le procès-verbal de torture de Marie Tromel, portant charge contre Louis Tariot. »

Le 30, l’inculpé est interrogé, cette fois par le siège. II persiste dans ses premières réponses, et s’explique sur un fait nouveau : « S’il a acheté des étoffes pour se faire un habit chez le sieur Brizeux, au Faouët, l’argent qu'il avait, en poche provenait de son travail. Du reste, il récuse la compétence prévôtale, comme n’ayant rien fait qui puisse le commettre au prévôt. »

Quoiqu’il en soit, la sentence de compétence est rendue et notifiée le même jour : le siège se fonde sur ce motif principal que Tariot était complice de Marion. Mais un arrêt du Parlement allait annuler cette décision et en renvoyer l’instruction au juge criminel ordinaire. On lit en effet dans le registre des jugements prévôtaux la mention suivante :

« Louis Tariot, accusé de complicité avec Marié Tromel, René Penhoat, id., et de vols et attaques sur les grands chemins avec attroupements. » Compétence adjugée le 30 avril 1756.

« René Penhoat accusé de vol avec effraction en l'église de Notre-Dame de Bulat. Il y a eu arrêts de la cour du 10 avril 1756, qui a réuni les accusations portées contre ces deux particuliers et autres et les a réunis au testament de mort (c'est à-dire au procès verbal de l'exécution) de Jean Meul, et renvoyé le tout devant M. le Lieutenant criminel du présidial de Quimper, où la procédure a été déposée, le 10 juillet 1756. »

Quel fut le résultat de cette instruction ? Cest ce que nous ne savons pas, la procédure n’existant plus aux archives. Quoiqu’il en soit, l’affaire Meul n’avait pas été jugée prévôtalement. Jean Meul n’était pas complice de Marion ; et le Parlement, en joignant la procédure Tariot et Penhoat à la procédure Meul, jugeait que ces deux individus n’avaient pas fait partie de la bande dont Marion était le chef:

Après cette dernière inscription, on cherche en vain aux registres de la maréchaussée quelque mention se rapportant à la troupe de Marion. Tous ses complices mentionnés plus haut : Olivier Guilleret, Mahé, ses deux frères condamnés avec elle, le 6 octobre1753, sa mère, sa sœur, sa fille Alice, Pierre Le Floch, Etienne Prévost, Leveillé, décrétés d'accusation le même jour, ont disparu. Parmi les nombreux affiliés de cette bande qui, à ses beaux jours compta au moins une quarantaine de personnes, aucun ne s’est jugé digne de prendre la succession de Marionnic Finefont et d’essayer de la continuer.

 

 

CHAPITRE VI

 

I

 

Telle est l'histoire vraie de Marion du Faouët.

C’est un étrange spectacle que celui de ces bandes de voleurs organisées et opérant au grand jour dans un état de civilisation, avancée. Le dernier siècle a produit deux voleurs devenus historiques, et les noms de Cartouche et de Mandrin sont présents à toutes les mémoires. Cartouche, le fin et madré voleur, employant les déguisements, les ruses et les fausses clés pour pénétrer dans les maisons ; Mandrin, le brigand, écumeur des grandes routes, rassemblant, disciplinant une petite armée et finissant par assiéger des villes comme Beaune et Autun. Marion du Faouët, dans sa sphère plus modeste, ne peut être comparée à ces deux scélérats ; mais il y a en elle du Cartouche et du Mandrin ; fine et rusée comme le premier, elle était audacieuse comme l'autre.

Mais, au lieu que Mandrin se plaisait au carnage même inutile, Marion n’a pas versé le sang et a empêché de le répandre. Pas un homicide ne lui est imputé, et elle n’a même pas été poursuivie pour complicité du meurtre commis par son frère.

 

En laccusant de plusieurs assassinats, les enfants de ceux qui n'avaient pas su se défendre d'elle, l'ont calomniée. Ils auraient dû se dire que, si cette femme arriva à ce degré d’audace et de puissance, que nous avons fait connaître, la faute en était un peu à leurs pères. On ne peut, en effet, se persuader que si un des nombreux marchands, bouchers ou autres, quelle a arrêtés sur les routes, avait, à la première sommation, répondu par un coup de pistolet, Marion n'eût été rendue plus circonspecte ! Et Marion intimidée perdait toute autorité.

Une chose qui étonne encore plus, sil se peut, c'est limpunité laissée pendant au moins sept années à cette étrange personne. Quelles que fussent les difficultés de communication, comment admettre que pendant tant de temps la maréchaussée ne se soit pas émue des vols commis par Marion ? Elle courait les foires, les pardons ; elle n’était ni introuvable, ni insaisissable : la preuve, c'est que, lorsquon l’a sérieusement cherchée, on l’a arrêtée trois fois. Il est admirable surtout qu’à sa sortie de la prison de Vannes, bannie deux fois, elle ait pu vivre et résider tranquille dans sa maison du Faouët pendant près de quatre ans.

Quel qu'ait pu être le dévouement de ses favoris, Pezron, Nicolas, Gargouille, Jeannot ou Guillerm, il semble que, de tous les complices de Marion, les plus utiles furent la peur et la faiblesse des uns, et l’indifférence de la force publique chargée de la sûreté des grands chemins. Cette faiblesse a paru si extraordinaire que la postérité nen a trouvé qu'une explication : Marion était sorcière : elle avait une tarière enchantée dont elle perçait un arbre ; et elle en faisait couler une liqueur délicieuse, un philtre, qui endormait les archers ! (1)

Ainsi la Maréchaussée ne sait ou ne veut pas l’arrêter.... mais ce n'est pas tout ! Marion avait-elle aussi des philtres pour les geôliers et les juges ? Les geôliers ne savent garder ni elle ni ses hommes ; les juges ne savent pas la juger. Au moins a-t-elle trouvé en eux, la première fois une extrême indulgence, la seconde fois une insigne faiblesse:

En 1746, vagabonde avec attroupement, elle est poursuivie pour vols sur des chemins publics. Les juges royaux d’Hennebont sont incompétents à raison et de la qualité de l’accusée et de la nature du crime. Ils se saisissent pourtant et prononcent la peine de mort. Qu’importe-t-il ? L'appel est de droit, et le Parlement va réformer la sentence et punir cette voleuse de grands chemins, déjà chef de bande, de la peine du larcin et de la filouterie. Il y ajoute, il est vrai, la peine du bannissement, mais cette peine est illusoire puisque la force publique n’en assurera pas l'exécution.

L’année suivante, à Vannes, que voyons-nous ?... Marion cette fois est jugée prévôtalement. L’accusation de vol (chose étrange quand on lit la procédure !) s’évanouit. La rupture de ban, les menaces de mort ne sont pas punissables pour les raisons que jai dites ; mais le vagabondage avec attroupement reste et le Présidial relève une espèce d’escroquerie résultant de l’émission du faux écu de six livres. Eh bien ! Il va trouver pour cette reprise de justice, dangereuse au premier chef, des circonstances atténuantes ! I1va adoucir en sa faveur la peine portée contre les femmes pour la première fois vagabondes : il la bannit tout simplement au lieu de la séquestrer. Faiblesse inexplicable, fatale au pays, que Marion désolait, aux complices nouveaux qu’elle allait compromettre, et surtout à elle-même qui seule devait porter la peine des méfaits commis par la bande enrôlée sous son obéissance !

Marion séquestrée à l'hôpital général eut trouvé là de ces femmes angéliques quon ose aujourd’hui chasser des hôpitaux, parce quelles rappelaient le malade à la pensée de Dieu et lexhortaient à demander le prêtre. Elles l’eussent ramenée, comme elles en ont ramené tant d'autres, à l’ordre et au travail. Elles lui auraient rappelé les enseignements religieux qui avaient bercé son enfance, et qu’elle méconnaissait dans sa vie sans en avoir pourtant perdu toute mémoire ; et la religion, en pacifiant et en purifiant son âme, eût fait lever les germes des bons sentiments qui restaient encore au fond de son cœur, quelque perverti qu'il fût.

 

(1)Je ne voudrais pas faire outrage à la mémoire de la Maréchaussée, mais le souvenir de ce breuvage mystérieux amène naturellement certain commentaire que je ne répèterai pas.

 

I I

 

Je ne prétends pas me faire le panégyriste de Marion du Faouët ; mais il y a un côté de son caractère quil faut peindre, sous peine de laisser son portrait incomplet.

J’ai dit qu'elle eut dans sa vie des élans de bonté et de reconnaissance.

Elle élevait ses enfants lorsqu’un philosophe, son contemporain, envoyait les siens à l'hôpital. Quand elle recevait et soignait chez elle la pauvre mendiante de Plouyé, délaissée par tous, elle donnait l’exemple de la charité due au malheur et à lindigence. Cet acte de charité n'est pas isolé dans sa vie : plus d’une fois, dit-on, le produit de ses vols a passé aux mains de quelque pauvre famille. « Elle dépouillait les riches pour enrichir les pauvres. »

Enfin, au milieu de ses égarements, elle gardait au fond du cœur un noble sentiment, celui de la reconnaissance.

M. Jaffray, dont les sœurs avaient recueilli Marie Tro­mel enfant, traversait un soir à cheval le bois de Kersa­biec, aux environs de Plouay ; quatre hommes l’arrêtent, lui bandent les yeux, et le conduisent dans le fourré à une hutte de feuillage, où, disent-ils, ils trouveront leur chef. Une femme arrive : C’était Marion. Elle a reconnu M. Jaffray ! Elle fait retirer ses hommes ; elle tombe toute en larmes aux pieds de son prisonnier, lui baisant les mains, le suppliant de lui pardonner et lappelant son bon maître. M. Jaf­fray, qui ne la reconnaissait pas, ne comprenait rien à cette scène ; alors Marion se nomma, lui dit « en pleurant, quelle était bien malheureuse de n’avoir pas suivi ses conseils et ceux de ses sœurs.» et l’assura qu’il ne lui arriverait rien de mal. Elle servit à souper à M.Jaffray, fit apporter de la paille fraîche pour qu’il pût reposer, et veilla auprès de lui jusqu’au matin. A la première heure du jour, elle le reconduisit jusquà la lisière du bois et lui remit un petit sifflet, lui recommandant de le présenter aux hommes qui pourraient l’arrêter à un autre voyage. En le quittant, elle le supplia seulement de garder le secret de ce qu’il avait vu. M. Jaffray n’a conté cette aventure quaprès la mort de Marion (1).

Mme de Stanghingan avait, et très justement, interdit sa porte à sa terrible filleule. Un jour, cette dame allait à la messe à Meslan, Marion parut sur la route et la supplia d’accepter une bague d’étain qui lui servirait de sauvegarde. Mme de Stanghingan refusa d’abord ; mais il lui fallut céder aux pressantes instances de Marion.

M..Jégou du Laz, vieux gentilhomme dont la charité est restée légendaire, habitait le château de Trégarantec (paroisse de Mellionnec). Un jour, revenant de porter des secours à une pauvre famille, il traversait un de ses bois. Une femme inconnue de lui laccosta et lui- dit : « Monsieur le Comte, vous êtes bon pour tous, les méchants comme les autres ; mes parents même, que vous ne connaissez pas, vous ont des obligations. Je serais fâchée qu’il arrivât à vous ou aux vôtres quelque peine à cause de moi. Voici un sauf-conduit : avec lui, vous pourrez passer sur les routes, de nuit comme de jour. » Et elle remit à M Jégou un étui de bois ; A ces derniers mots, il reconnut Marion il essaya de lui faire quelques représentations ; mais elle, l’interrompant : « Mon heure nest pas encore venue » et elle disparut (2).

 

 

(1)Ce fait doit se placer aux premiers temps de la vie de brigandage de Marion, et avant que sa réputation fût venue jusqu’à M.Jaffray : autrement il l’aurait reconnue sans peine.

(2)Ce fait est raconté dans une notice par deux gentilshommes bretons imprimée à Saint-Brieuc (Prudhomme, 1864). Il se place avant 1748. En effet, l’auteur dit, que quelques années plus tard, M. du Laz étant à  Vannes apprit que Marion y était en prison. Poussé par sa charité, il alla la voir. Et, dit l’auteur, « ses pieuses exhortations contribuèrent à faire passer dans son cœur le repentir des crimes qu’elle avait commis.

En quoi l’auteur se trompe. Comme nous l’avons vu, à peine mise en liberté à Vannes, elle reprit son train de débauches et de vols.

 

 

Voilà des faits dont la postérité na pas tenu compte à Marion ; sa mémoire vit encore au Faouët, à Guémené et aux environs ; mais elle y est exécrée. Son nom, au Faouët, est devenu une injure : il n’est pas rare, me dit-on, que les gens de la campagne, quand ils ont dispute avec ceux de la ville, les traitent de « race de Marionnic ».

Ce nom est entré dans cette imprécation : « Marionnic Finefont gant an diaoul ; e faut d'oc'h mont ? » ce qui veut dire : « Marionnic Finefont est allée au diable, voulez-vous aller avec elle ? » D'autres fois, vous entendrez dire, quand passe une femme de tournure suspecte : « Voilà une Marie Finefont ».

 

 

III

 

Il était naturel de croire que la poésie populaire avait célébré Marion. J’ai donc fait rechercher au Faouët, Gourin, Guémené, Carhaix, quelque complainte bretonne racontant son histoire ; ces recherches n’ont pas eu le succès que j’espérais ; mais notre Président, M. Vicomte Hersart de la Villemarqué a bien voulu m’adresser et traduire pour moi la ballade suivante inédite, qu’il a recueillie en 1840, aux environs de Quimperlé :          

 

 

MARI AR CHARLEZ

 

1.      Entre Karahez ha Montroulez

      Ma ar plach koant Mari ar Charlez

2.      Gand eun tokik kastor war hi fenn,

      Hag eur c'hleze dir en hi barlen.

3.      Hag hi daou gired enn he chichen,

      Unan a zo du, ann all zo gwenn.

 

4.      Markiz ar Rivier a lavare

            Da Vari ‘r Charlez, ann deiz a oe :

5.      « Eurvad dhoc’h-hu, Mari ar Charlez ;

      Hui vo va c’homer e Montroulez ? 

6.    « Ha penoz a ieffenn-me gan-ec'h,                          Ha bout ann arserien war ma lerc'

7.    « Me ho lakaio war ma barlen ;

     M'ho tifenno ouz ann arserien. »

8.    Markiz ar Rivier a lavare

     E Karahez, ha pan arrue :

9.     « Ha iec'hed ha joa barz ar ger-ma;

     Pelech e’nn hostaliri vrasa ?»

10. « Pelec'h_e'nn hostaliri vrasa,

          Ha ma ienn-me enn hi da leina.»

11. « Ha ma ienn-me da leina enn-hi Mari ar Charlez a zo gan-i. »

12. « Gant-i ar plac'h koant Mari‘r  Charlez,

     Zo ont da gomer da Vontroulez. »

 

13.  Markiz ar Rivier a lavare

     Barz e Montroulez pan arrue :

14.  « Ha iec'hed ha joa barz ar ger-ma ;

        Na pelec'h eo ar prizon ama ? »

15.  « Ar plac'hik koant Mari ar Charlez Zo ont d'ar prizon da Vontroulez.»

 

16.  Mari ar Charlez p' e deuz klevet, 

     Da varkiz ar Rivier deuz laret :

17. « Markiz, markiz, mam bije gouiet,

           Birvikenn tamm n'am.bije debret.»

18. « Me nije laket da wad ker ien

       'Vel ma je an houarn pe ar vein. »

19. « Me a meuz diou c'hoar barz ar ger-ma,

           Prijent ket pleg' ho fenn da wela;

20. « Prijent ket pleg' ho fenn da wela,

               'Vit gwelet krouga ho c'hoar hena.»

 

21. « Ha ! dra sur, ma karje va,   lezvamm

          Bout roet d'in ma boed, deuz ma ezomm, »

22. « Me na vije ket sur bet kavet

    Tri de' korn ar parkik banalek,»

23. « Tri de' korn ar parkik banalek,

     Heb dibri nag eva man ebet !»

24.   « Entre Karahez ha Montroulez,

     Ez euz eur bod koat karget a zrez.»

25.  « Liesoc'h a benn marv a zo enn han

           Vit na neuz er garnel, er ger-man»

26.  « 'Vit na neuz er.garnel, er ger-man;

           Ha me meuz sikouret ho lazan. »

 

27.  Mari ar Charlez a lavare

     E barr ann huelan, pa bigne :

 

28.  « Me ne refenn forz demeuz mer  vel,

     Mar mije eun darn deuz ma gou lenn»

29.  « Me garfe kavet kalon ma zad

     Etre ann douar ha plant. ma zro ad !...»

 

 

MARIE LA GALANTE

 

1.       Entre Carhaix et Morlaix

      habite la fille Marie la Galante

2.       Elle porte un petit chapeau de castor sur la tête et une épée d’acier au côté

3.       Et elle est suivie de deux chiens courants

      dont l’un est noir et l’autre blanc.

4.       Le marquis de Rivière disait

      à Marie Galante ce jour là :

5.       « Bonheur à vous, Marie Galante ; voulez-vous être ma commère à Morlaix ? »

6.       « Et comment irais-je avec vous quand les archers sont à mes trousses ? »

7.       « Je vous prendrai entre mes bras et je vous défendrai des archers. »

8.       Le marquis de Rivière disait

     en arrivant à Carhaix :

9.       « Bonne santé et joie en cette ville; où est la plus grande hôtellerie? »          

10.   « Où est la plus grande hôtellerie, pour que j'y aille diner ? »

11.   « Pour que j’y aille diner :

      Marie la galante est avec moi

12.        « Avec moi la jolie fille Marie La galante qui va pour être commère à Morlaix.

 

13. Le marquis de Rivière disait

     en arrivant à Morlaix :

14. « Bonne santé et joie en cette ville : et où est la prison ici ? »

15. « C'est la jolie fillette Marie La Galante

     qui va en prison à Morlaix »

16. Marie la Galante entendant cela,

     dit au marquis de Rivière :

17.   « Marquis, marquis, si j'avais su,

     je n'aurais jamais mangé morceau. »

18.   « Avant que j'eusse 'rendu ton sang plus froid que le fer ou la pierre

19.   « J'ai deux sœurs à la maison

qui ne daigneraient pas baisser la   tête pour pleurer »

20.   «Qui ne daigneraient pas baisser  la tête pour pleurer

en voyant pendre leur sœur aînée.»

21.   « Ah! certes, si ma belle-mère m'avait donné ma nourriture selon mes besoins; »

 

22.   « Je n'aurais pas été trois jours

     au coin d'un champ de genets, »

23.   « Au coin d'un champ de genêts, sans boire ni manger ! »

24.   « Entre Carhaix et Morlaix,

      il y a un fourré rempli de ronces ; »

25.   « Où il y a plus de tètes de morts   qu'il n'en est dans l'ossuaire de cette ville; »

26.   « Qu'il n'en est dans l'ossuaire de cette ville,

     et j'ai aidé à les tuer. »

27.   Marie la Galante disait

      en montant le dernier degré de la         potence :

28.   « Peu m'importerait de mourir, si j'obtenais une partie de ma demande : »

 

 

29.     « Je voudrais tenir le cœur de mon père, entre la terre et la plante de mon  pied !... »

 


J’ai peine à reconnaitre Marion du Faouët dans l’héroïne de la ballade portant presque le costume de Melle de Montpensier pendant la Fronde ; mais passons sur cette fantaisie du poète : d’autres et plus sérieuses objections se présentent.

Comment l’auteur de la ballade, qui devait être contemporain et compatriote de « Marie La Galante », a-t-il pu, sil chante Marion du Faouët, se méprendre sur le lieu de sa naissance, de ses crimes, de son jugement et de son exécution ? La méprise sur le lieu de sa naissance serait d’autant plus impardonnable que Marion était toujours de son temps nommé Marion du Faouët. Je sais bien que, depuis Homère et probablement avant lui, la géographie a été, comme le reste, soumise à limagination des poètes populaires. Quil leur soit permis de changer le théâtre des évènements pour le rapprocher des lieux où ils chantent, et par là intéresser leurs auditeurs, rien de mieux ! Mais, sous peine de perdre toute créance, ils ne peuvent le déplacer de manière à choquer l’évidence.

Le vieux chanteur qui, en 1840, chantait cette ballade à M. de la Villemarqué avait pressenti cette critique ; aussi, subordonnant lhistoire à la fiction, affirmait-il que Marion du Faouët avait eu longtemps son repaire dans le bois du Squirriou (paroisse de Berrien) entre Carhaix et Morlaix. Cette allégation est absolument démentie par la procédure (1).

Lhéroïne de la ballade attribue ses maux et les crimes qui en ont été la suite au second mariage de son père. Marion du Faouët a vu au contraire mourir son père et se remarier sa mère ; mais ces deux femmes vivaient ensemble et en bonne intelligence ; et Marion n’avait à se plaindre ni de sa mère, trop complaisante pour elle, de sa sœur, ni du frère issu du second mariage, puisquelle les avait enrôlés dans la troupe quelle commandait.

Impossible, à mon avis, de concilier les faits de la ballade avec ceux qui nous sont appris par la procédure.

 

IV

 

Mais n'y aurait-il pas eu, à une époque rapprochée de celle où vécut Marion, mais avant elle, et de l'autre côté de Carhaix, au voisinage du Squirriou, par exemple, une autre voleuse de grand chemin du nom de Marie ? Celle-ci aurait-elle tué, assassiné ? La postérité aurait-elle confondu les deux Maries ? Et la dernière aurait-elle ajouté à sa renommée, comme un sanglant héritage, la renommée de sa devancière ?

Notre savant confrère M. Luzel, s’il n’a pas résolu le problème, que du reste il ne se posait pas, en a du moins préparé la solution.

Au tome I de ses « Gwerziou Breiz-Izel », chants populaires de la Basse-Bretagne (2) il annonce un gwerz recueilli dans l’évêché de Tréguier (3) sous le titre de Maria Charlès. Au tome II, il donne deux variantes de ce gwerz sous le titre de « Marguerite Charlès » (4) et un autre gwerz faisant suite au premier et intitulé « les Rannou ».

La première ballade est l’histoire d'une voleuse de grand chemin qui exerçait son industrie dans le triangle formé par Carhaix, Morlaix et Lannion. Ce territoire comprend « la lieue de grève », à l’endroit où la route de Morlaix à Lannion contourne la baie Saint-Michel.

 

 

(1)De même M. de Lescoët, procureur du roi à Quimperlé, qui serait aujourd’hui centenaire, disait à M. de la Villemarqué que Marion était toujours accompagnée (comme dans la ballade) de deux chiens, l’un noir et l’autre blanc. Or aucun des témoins entendus ne mentionne les deux chiens. Marion était trop avisée pour se faire ainsi reconnaitre.

(2)Volume publié en 1868 et couronné par l’Institut, au concours de 1869.

(3)Dont la  limite Ouest, comme on sait était la rivière de Morlaix.

(4)Volume publié en 1874.

 


 

 

Comme lantique Œdipe, Marguerite Charles (1) a tué son père sans le connaître ; elle ne se rend compte de sa fatale méprise qu’en voyant le bonnet du vieillard sur la tète dun de ses complices. Elle a tué sa mère ! En mourant elle regrette la mort de son père, mais elle sapplaudit presque du meurtre de sa mère !

Elle repoussé une honteuse proposition parce qu’elle nest pas mauvaise femme ; mais elle reconnaît qu’elle a eu un enfant qu’elle a caché au milieu du feu.

Son repaire principal est à Coat-ann-Drezen (le bois de la Roncière ou de la Roncerais), paroisse de Tréduder, canton de Plestin. A qui demande à « entrer dans le bois avec elle et ses compagnons », elle répond :

« Il vous faut auparavant boire une pinte de sang, de sang dhomme, sachez-le bien, afin d’avoir le courage de tuer les gens sur le grand chemin (2) »

Enfin, le roi dEspagne, apprenant ses forfaits « lève une armée nouvelle » et envoie cinq cents hommes pour « purger le bois de Coat-ann-Drezen. »

Mais le sifflet de la Charlès retentit et glace d’effroi les soldats espagnols : ils n’osent entrer dans le bois…Par bonheur, ils rencontrent le seigneur de Keranglas, gentil homme du voisinage (3), qui se fait fort de leur livrer la Charlès.

Ce seigneur l’invite à être marraine de son enfant nouveau né ; et, comme l’héroïne de l’autre ballade, la Charlès se laisse prendre au piège.

Mais elle ne meurt pas toute entière ; elle a nourri les Rannou, ces brigands de la lieue de Grève qui ont longtemps détroussé les passants, les Rannou « dont les exploits (me dit M. Luzel) défraient encore les récits des veillées dans les cantons de Plestin, Lanmeur, Plouaret et même plus loin. ».

Reste à expliquer l’intervention du roi d’Espagne pour la répression des crimes de Marguerite Charlès. Ce détail bizarre en apparence peut être historique : il permet d'assigner une date aux crimes de l’héroïne, et à la ballade recueillie par M. Luzel.

On sait que la Ligue ne craignit pas d’appeler à son secours les Espagnols. Ils débarquèrent en Bretagne, et, en 1596, ils se rendirent maîtres du château de Primel, pa­roisse de Plougasnou (4) et de quelques postes sur la côte voisine de la lieue de Grève. Marguerite Charlès et les Rannou fermaient la route sur laquelle passaient leurs convois ; et lintervention d’une troupe espagnole pour assurer la route devient ainsi un fait au moins vraisemblable. M. Luzel dit même qu'en 1598, un détachement espagnol fouilla le bois de Coat-ann-Drezen et dispersa les  bri­gands qui y avaient leur repaire (5).

Il résulterait de ce fait que la ballade de Marguerite de Charlès est de beaucoup antérieure à Manon du Faouët, et il ne resterait plus qu’à démontrer que la ballade recueillie à Quimperlé n’est qu’une variante de la ballade Trégorroise : ce point établi, il faudrait conclure que Marie Charlès de la ballade n’est pas Marion du Faouët.

Or, si on rapproche les termes des deux complaintes il semble quelles sont issues de la même inspiration. Il y a même un couplet de l’une qui, pour le sens, est la reproduction d'un couplet de lautre, sauf le changement de lieu ; Marguerite Charlès dit :

 

(1)M.luzel ne voit pas dans Charlès un qualificatif, dont M.de la Villemarqué indique le sens, mais un nom de famille.

(2)Une des version renchérissant encore dit : « il faudra boire chaque jour…)

(3)Les ruines du château de Kéranglas se voient encore dans la paroisse de Ploumilliau, près de Lannion.

(4)Dom Morice, tome III page 435.

(5)Ce curieux renseignement a été fourni à M.Luzel, par son parent l’abée Daniel, mort il y a quelques années, cure de Mur (Côtes-du-Nord). M.Daniel était fils du juge de paix de Plestin,et,chercheur infatigable, avait fouillé les archives de toutes les églises, communes et châteaux du voisinage.

 

 

 « Entre Morlaix.et la lieue de grève, il y a un petit bois plein de ronces : il y a là autant de cadavres quil y en a dans lossuaire de cette ville. ».

Marie Charlès dit à son tour

« Entre Morlaix et Carhaix, il y a un petit bois plein de ronces : il y a là plus de têtes de morts qu'il ny en a dans l'ossuaire de cette ville. »

Et, détail curieux : ce dernier vers est répété en allitéra­tion dans les deux ballades !

J’ajoute que Marie Tromel n’était connue de son temps et n’est connue de la postérité que sous le nom de Marion du Faouët ou de Marionnic Finefont, et, si la ballade a été composée en son honneur, on ne sexplique pas que l’auteur ait donné à l’héroïne le nom de Marie Charlès.

Tout considéré, je ne puis croire que cette ballade, qui contredit1es faits de la vie de Marion du Faouët, se rapporte à elle.

Mais dira-t-on, Marion dont le souvenir vit encore au Faouët n’a-t-elle pas eu sa complainte ? N’a-t-on pas chanté son sifflet merveilleux qui s’entendait à plusieurs lieues, ses cheveux enchantés qui sciaient le fer le plus dur ? Assurément oui, et tout récemment un vieux tailleur des environs de Guémené en donnait l’assurance. Il a même commencé à chanter la complainte ; mais la mémoire a fait subitement défaut au quatrième vers, et la bonne volonté du chanteur n’a pu la rappeler.

La complainte commence ainsi :

 

« Tré bourc'h Priziac ha Langonnet

Diwallet d'och, mar hé c'havet,

Mar hé c'havet gad hi fotret

Marionnic ag er Faouët. »

 

C'est-à-dire :

« Entre le bourg de Priziac et Langonnet,

Prenez garde de rencontrer

De rencontrer avec ses gens

Marionnic du Faouêt. »

 

Voilà indiqués dans ce premier couplet le nom populaire de l’héroïne et le lieu de sa résidence ordinaire !

L’obligeant correspondant qui me transmet ces vers a entendu souvent clans son enfance chanter la complainte de Marion du Faouët ; et il n’y était question de Carhaix ni de Morlaix, de Marie Charlès ni du Marquis de Rivière.

La complainte retrouvée par M. de la Villemarqué n’est donc pas celle de Marion du Faouët. Quoiqu’il en soit, elle sera la page la plus intéressante de ce trop long récit.

Je m’assure que la vraie complainte de Marion nous représenterait l’héroïne sous un jour plus vrai que les mille récits qui circulent sur son compte ; et quelle nous montrerait Marionnic Finefont comme une fille folle de plaisir mais non comme une sorte de Mandrin en jupons. Si la légende rimée eût peint Marion sous ces sombres couleurs, elle se chanterait encore comme se chantent les gwerziou de Marguerite Charlès et des Rannou... C’est la règle et ce nest pas seulement pour des brigands vulgaires quune longue renommée décorée du nom de gloire a été le prix du sang versé !

J’'ai essayé, dans cette étude faite sur des documents authentiques, de montrer Marion du Faouët sous son vrai jour. Elle descend du piédestal sanglant que la tradition lui a dressé ; mais, si ces pages parviennent au Faouët, combien dincrédules n’y trouveront-elles pas ?...

 

J.Trévédy, ancien Président du Tribunal civil de Quimper. Bulletin Société Archéologique du Finistère mai 1884