MARIE TROMEL DITE MARION DU FAOUET (1).
J.Trévédy,
ancien Président du Tribunal civil de Quimper
Parmi les épaves du
Présidial de Quimper
déposées aux Archives du Finistère, se trouvent des registres à l'usage du
greffier de la Maréchaussée. Ces documents forment deux séries.
Je feuilletais un jour
un de ces derniers registres, espérant y trouver le nom de Tanguy, cet assassin
repentant ou cet innocent injustement condamné, dont la tombe, en la commune de
Penhars, est depuis cent cinquante ans l'objet de la vénération populaire (3).
Mes yeux rencontrèrent tout à coup au folio 12, Vème, le nom de MARIE TROMEL, dite MARION DU FAOUET.
Ce
nom me rendit présent un souvenir de ma première jeunesse.
Un
jour, il y au moins trente-cinq ans, j’étais à Corlay, petite ville des
Côtes-du-Nord, comprise autrefois dans l'évêché de Cornouaille. Une grand-mère
traînait son petit-fils à l'école : l'enfant résistait, et la vieille, comme
dernier argument, le menaça d'aller chercher
Marion. Ce mot fut magique et l'enfant obéit.
Je demandai quelle était cette Marion
élevée ainsi au rang de Croquemitaine et la grand-mère me répondit : « C'est
Marion du Faouët .... Je serais bien fâchée qu'elle vint. C’était une voleuse
de grands chemins, qui a tué beaucoup de monde et qui emportait les enfants. On
dit qu'elle a été pendue à Quimper, et elle l'avait bien mérité. Il y a au
moins cent ans de sa mort. » (4)
La procédure édifiée coutre Marion du
Faouët devrait contenir des centaines de pièces (5). Il n'en reste que de rares
débris, (les interrogatoires, le jugement de compétence, la sentence de
condamnation. Les indications puisées dans ces pièces m'ont mis sur la voie et
m'ont permis de faire quelques recherches. Des mains amies ont fouillé pour moi
les archives du Parlement de Rennes, et celles du Présidial de Vannes. J'ai
interrogé au Faouët, à Gourin, à Guémené, à Pontivy et ce qui va suivre est le
résultat de ces investigations (6).
(1) Notice lue à la séance du 29 mai 1884.
(2) Ces précieux
registres sont pleins de curieux renseignements. Je me permets de les signaler
(B. 818-824).
(3) Voir bulletin
archéologique 1882 page 26 : promenade à la montagne de la Justice et à la
tombe de Tanguy.
(4) Cette vieille femme
était, m'a-t-on dit, originaire de Guémené. Le Croquemitaine de Corlay
est depuis longtemps La Fontenelle, que les mères, trompées par la désinence
féminine du nom, appellent Madame Fontenelle. C’est par erreur qu’il a été imprimé
que la Fontenelle était né au château de Corlay. La Fontenelle était né au
château de Beaumanoir (paroisse de Leslay, près de Quintin, et non de Botoha,
comme le dit le chanoine Moreau, page 265). Ce qui est vrai, c’est qu’il
s’empara du château de Corlay en 1594 et ravagea le canton pendant une année.
(5) Cela se déduit de l’énumération faite dans le
jugement de compétence prévôtale du 24 mai 1755.
(6) Il n’est pas besoin de dire que les faits
puisés dans les procédures méritent seuls une entière confiance. Mes honorables
correspondants ne se portent pas garants des faits que la tradition a
conservés. J’aurai soin de distinguer dans des notes les faits résultant des procédures et ceux transmis par
tradition.
CHAPITRE
PREMIER
I
La petite ville du
Faouët, aujourd'hui chef-lieu de canton du Morbihan, faisait autrefois partie
de l'évêché de Cornouaille. Elle est bâtie sur la rive droite de l'Ellé : sur
l'autre rive, à deux kilomètres, auprès du pont (1) qui servait de limite
commune aux deux évêchés de Quimper et de Vannes, presque en face de
Sainte-Barbe, se voit le village du Véhut (2), paroisse de Priziac.
C'est là que dans la
première moitié du dernier siècle habitait une famille du nom de Tromel (3); et
c'est là que, selon la tradition, est née Marie Tromel, connue depuis sous le
nom de Marion du Faouët.
Marie Tromel déclare
en 1747 et 1755 avoir 32 et 49 ans (4), indication qui reporterait sa naissance à 1715. Dans tous
ses interrogatoires, elle dit qu'elle est née au Faouët ; mais son acte de
baptême ne se retrouve pas aux registres de cette paroisse, ce qui permet
d'affirmer qu'elle n'y est pas née. D'autre part, les registres de Priziac
n'existent plus de 1696 à 1717. Il n'est donc pas possible de fixer d'une
manière certaine la date de sa naissance ; mais il n'est guère permis de douter
qu'elle ne soit née au Véhut, où ses parents étaient domaniers de la famille Jeguic
de Stanghingan (5).
Marie Tromel était très
jeune lorsqu'elle perdit son père ; et sa mère, nommée Hélène Quèrneau ou
Kernot, se remaria sans retard.
Elle avait au moins un
frère germain, son aîné de deux ans, nommé Corentin, une sœur germaine, sa
cadette, appelée Marguerite, et un frère utérin du nom de Joseph Le Bihan (6).
Deux personnes nommées dans une procédure Alice et Isabelle étaient-elles des
sœurs plus jeunes? Il semble plus probable qu'elles étaient filles
de Marie Tromel. Du moins est-il certain qu'elle a eu au moins une fille (7).
On l'a vue un jour accompagnée de deux filles de dix à douze ans (8) ; et
dans un interrogatoire (9), elle semble reconnaître qu'elle a eu plusieurs enfants
avant celui qu'elle venait de mettre au monde.
La famille Tromel a
habité le Véhut jusqu'en 1748 ou 1749. Vers cette époque (10), la
mère de Marie Tromel ou cette dernière seule vint demeurer au Faouët, dans une
maison qui avait un jardin avec une porte sur la route de Guémené (11).
Vers le même temps, Corentin
Tromel s'établit à Ty-Poder, à l'autre extrémité de la paroisse du Faouët, sur
la route de cette ville à Pontbriand et au Saint (12).
1.
le
pont se nomme aujourd’hui le grand pont, comme au dernier siècle
2.
Véhut,
Véhaut, Véhouet dans les procédures, Levehoat sur la carte de l’état-major
3.
Tromel,
Trémel, Tromelle, Dromel dans un seul acte
4.
Interrogatoire.
Du 4 juillet 1747. Vannes – id 24 mai et 2 août 1755 Quimper
5.
Ce
renseignement et tous ceux qui vont suivre concernant Mme de Stanghingan me
sont donnés par les descendants directs de cette dame
6.
Interrogatoire
du 2 août 1755. Quimper
7.
Procès
verbal du 26 juin 1748 Vannes
8.
Interrogatoire
du 6 juin 1748 Vannes
9.
Interrogatoire
du 4 juillet 1748 Vannes
10.
Interrogatoire de Mahé du 6 avril 1748. Vannes.
11.
Interrogatoire du 2 août 1755. Quimper. Il s'agit de la
route de Guémené par Priziac et Ploërdut et non de la route nouvelle par Lignol.
12.
Interrogatoire de Corentin 8 juin 1753. Quimper.
Longtemps avant cette époque, la famille Tromel avait,
parait-il, abandonné la culture des champs : elle était pauvre et vivait avec peine du
produit de diverses industries.
La mère et les enfants faisaient des cribles qu'ils
allaient vendre aux pardons
et aux foires avec de la tresse, du fil et d'autres menues merceries (1) ; ils
tenaient des jeux de hasard sur la voie publique (2) ; enfin, au
moins par occasion, ils débitaient de l’eau-de-vie (3). Leurs courses s'étendaient
jusqu'à cinq ou six lieues du Faouët, notamment jusqu'à Guémené.
I1 y a peu de familles aussi humbles que
celle-là qui aient eu une destinée plus tragique. Le souvenir de Marie a seul
survécu ; mais la postérité a oublié son nom de famille et ne la: connait
plus que sous les noms de Marion du
Faouët ou de Marie ou
Marionnic Finefont.
II.
Marie Tromel avait été tenue sur les fonts de
baptême par la dame de Stanghingan , qui habitait
dans le voisinage le château de ce nom (paroisse de Meslan). Mme de
Stanhingan ne méconnut pas le devoir de protection et de surveillance que le
titre de marraine lui imposait. Mais ses soins n'eurent pas le résultat qu'ils
méritaient. Marie était très intelligente, mais fainéante et menteuse. Elle
atteignit ainsi dix ou douze ans, courant les marchés et les foires et prenant
goût au vagabondage et à l'oisiveté.
Vers cette époque, Melles Jaffray,
demeurant avec leur frère (4) au Port-Louis vinrent visiter leurs biens aux
environs du Faouët. Elles rencontrèrent Marie Tromel. Celle-ci les intéressa par
ses grâces enfantines et sa vive intelligence. Peut-être Mme de
Stanghingan intervint-elle? Quoiqu’il en soit, Melles Jaffray résolurent d'enlever l'enfant
au milieu dangereux dans lequel elle vivait. Elles la demandèrent à sa mère,
qui l'accorda sans peine ; elles l'emmenèrent au Port-Louis et elles
comptaient l'attacher à leurs personnes.
Marie Tromel passa
quelques années dans cette honnête maison et y apprit le français. Mais, en
grandissant, sans se corriger de ses défauts d'enfant, elle avait contracté les
défauts d'une jeune fille : elle était vaine et frivole et ses coquetteries
désespéraient ses pieuses maîtresses. Les caresses échouèrent comme les
réprimandes contre sa nature rebelle : enfin, après avoir patienté longtemps, Melles
Jaffray renvoyèrent Marie Tromel à sa mère.
Nous verrons dans la
suite de ce récit comment Marie Tromel devenue Marion du Faouët, retrouvant un
jour M. Jaffray, lui témoigna sa reconnaissance.
Marie retourna au Véhut.
Elle avait besoin de surveillance et de conseils ; mais sa mère, qui allait se
faire complice de ses crimes et tolérer ses débauches, ne devait lui donner ni
le précepte, ni l'exemple. Sa marraine essaya de suppléer à l'indigne mère ;
et elle reçut Marie avec
sa bienveillance ordinaire ; mais, avant que sa patience se fut lassée, Mme
de Stanghingan avait du reconnaître que ses soins étaient inutiles.
Bientôt, un jour vint où elle dut interdire à sa filleule l'entrée du château
de Stanghingan. La débauche de Marie Tromel était devenue publique, et vers 1736
ou 1738, elle devint mère : elle avait alors vingt et un ou vingt-deux ans
(5).
1. Interrogatoire de
Marie 24 mai, 2 août 1755. de Corentin, 8 juin 1753
2. Requis du Procureur
du Roi de la Maréchaussée 17 août 1752 Quimper
3. Interrogatoire du 2
mai 1755
4. Renseignement transmis par une personne fort respectable
qui les- tenait de sa grand-mère, demeurant au Port-Louis
Cette dame tenait ce récit d'une vieille amie
de Melles Jaffray.
5. Sa fille avait 11 ou
12 ans en 1748. Procès verbal de la Maréchaussée de Vannes des 26 et 27 juin
1748
Les profits de la vente des cribles
et de la menue mercerie ne permettaient pas à Marie Tromel de satisfaire ses
goûts de toilette et de bonne chère. Le bien-être qu'elle avait goûté au
Port-Louis lui rendait la misère plus pénible à supporter. Elle ne tarda pas à
joindre aux nombreuses industries de sa famille une autre profession
qui devait
être plus lucrative : elle se fit voleuse de grands chemins : Dès 1740, quand
elle avait à peine vingt-cinq ans (1), elle exerçait ce métier qu'elle allait
faire impunément pendant plusieurs années. Il semble même que, dès son début,
elle ait eu l’autorité de chef de bande, que nous la verrons plus tard exercer
de la manière la plus despotique.
Pour expliquer
l'ascendant extraordinaire qu'elle a obtenu sur tant d'hommes et pendant si longtemps, la tradition
représente Marion du Faouët, comme très intelligente et douée d'une beauté
merveilleuse.
Sur le premier point,
la tradition ne se trompe pas : les interrogatoires de Marion dénotent un esprit prompt et fécond
en ressources. Elle était enjouée et rieuse, et elle trouva le mot pour rire en répondant à ses
juges au moment de subir la question ! L'admiration de ses complices ou la terreur de ses victimes
lui avaient donné le surnom de Finefont, mot qui semble signifier « foncièrement
fine », « rusée à fond », « absolument
fine » ; et
devant ses juges elle se parait de ce surnom avec une sorte de coquetterie (2).
Les grâces de son
enfance s'étaient-elles développées avec l'âge ? Avait-elle reçu le don de la beauté, présent
funeste à tant de femmes de son espèce ? C'est ce qu'il est difficile
de dire. Le seul signalement que nous donne la procédure est celui-ci :
« Taille de cinq
pieds, environ ; yeux gris, cheveux châtains roux, une cicatrice au haut du
front, visage marqué « de roussures (3) ».
Mais ce signalement peint
Marion à trente-deux ans ; et à la vie qu’elle menait, elle avait dû vieillir
vite. En outre, ses juges la voyaient huit jours après ses couches.
Quoiqu'il en, soit, la tradition exagère
sans doute, quand elle rapporte que Marion payait de ses faveurs la complicité
des hommes de sa troupe ; mais il est du moins certain qu'elle eut
successivement plusieurs favoris, auxquels son
amour fut fatal, comme nous le verrons par la suite.
III
Le Faouët était un
quartier général bien choisi pour les expéditions de sa bande. Cette petite
ville commandait cinq routes principales : celles de Gourin, de Guémené par
Ploërdut, d'Hennebont par Plouay, de Quimperlé et de Scaër. Le pays était
parsemé de petits bois ; et les routes souvent abruptes et bordées de hauts
talus plantés se prêtaient merveilleusement à des attaques nocturnes.
La vente de la petite
mercerie dans les pardons, les marchés et les foires fournissait à Marion une
occasion presque journalière d'informations. Sa mère, sa sœur, ses frères
enrôlés sous ses ordres, tout en offrant leur marchandise, remarquaient le
boucher ou le marchand venu pour acheter une bête qu’il n’avait
pas trouvée, le paysan qui avait vendu un cheval ou des bœufs dont il emportait
le prix. Malheur à eux s’ils s’attardent! Au coup de
sifflet de Marion, deux, trois, dix hommes vont s’élancer sur eux au détour
du chemin ; et, quand ils rentreront dans leurs maisons, leurs sacoches seront
vides. Malheur aussi au colporteur dont la balle bien garnie retarde la marche!
Si la nuit le surprend, Marion et ses associés(4) vont alléger le fardeau qui
pèse sur ses épaules.
1.
Interrogatoire du 24 août 1755. Quimper.
2.
Tous ses interrogatoires. Elle ne mentionne jamais son
surnom de Marion du Faouët
3. Interrogatoire du 4 juillet 1748. Vannes.
4.
Ce mot est' employé dans les procédures plus fréquemment que celui de complices. Notre Code pénal a gardé l'expression :
Association de
malfaiteurs
Était-ce parce que le commerce de mercerie
servait ainsi à l'utilité commune ? Je ne le sais ; mais il semble que si le
produit des autres vols était partagé également entre tous, Marion s'attribuait
exclusivement les dépouilles des colporteurs (1). Viennent maintenant les
acheteurs demander du fil ; des aiguilles, des mouchoirs de masily-pastans (2), la famille
Tromel les vend moins cher que tout autre, parce qu’ils ne lui coûtent rien.
Sur un point au moins la postérité a
calomnié Marion, c'est quand elle l’a chargée de nombreux assassinats. Ce qui
reste des procédures dément ici la tradition. Les hommes que Marion commandait
étaient armés ; mais c’était pour la
montre ; il n’est pas appris qu’ils n’aient jamais fait usage de leurs
armes. Une fois, elle parut avec un de ses associés dans un appareil formidable
: ils avaient en tout sept pistolets chargés (3) : Un homme que Marion haïssait
était devant elle seul et désarmé : elle pouvait le tuer, elle ne lui fit aucun
mal, se contentant de l'effrayer de menaces de mort pour le contraindre à s’éloigner.
A peine Marion
autorisa-t-elle quelques violences et quelques coups de bâton pour déterminer
une volonté hésitante : elle-même n'a jamais porté qu'un coup de bâton
(4) : Il lui est même arrivé d'empêcher ses associés de
maltraiter des voyageurs de sa connaissance ; et ce fait est relevé avec raison
dans la procédure comme la preuve la plus manifeste du pouvoir souverain qu’elle
exerçait sur sa bande (5).
Cette fille de plaisir n’était pas cruelle
et nous trouverons dans sa vie des traits de bonté et de reconnaissance.
Et puis Marion Finefont était trop avisée pour attirer l’attention et
exciter l'horreur par le scandale d'un assassinat sur la grande route. Elle
commandait à des hommes violents des ménagements, j'allais dire une douceur
relative, lorsqu’'il eût été peut-être plus facile d’en obtenir des
meurtres. Elle était obéie même absente, et les procédures ne relèvent pas en
douze années un seul homicide commis par ses ordres. « A quoi bon, disait-elle,
sans doute, à quoi bon verser le sang
quand cette extrémité est inutile ? »
Et elle avait le droit de parler ainsi : il
semble, en effet, que, lorsque Marion et sa bande ont demandé la bourse aux
passants attardés, pas un n’ait opposé une sérieuse résistance et même se soit
fait beaucoup prier le soir venu : Marion était maîtresse des routes, et
sa souveraineté était acceptée par tous.
Elle avait une autre adresse : ne s’attaquer
qu’à des étrangers, comme les colporteurs, ou à de petites gens. Elle avait
deviné apparemment ou qu’ils ne se plaindraient pas ou que leurs
plaintes ne seraient pas écoutées. Parmi les noms des victimes de Marion, pas
un nom de bourgeois ou d'hommes d'affaires, à plus forte raison de
gentilshommes. Ceux-ci au contraire avaient, de par Marion, le privilège de
passer en sécurité sur la route, à l’heure où la prudence commandait
aux autres de s’enfermer chez eux. Ce privilège était sollicité de
fort loin, même de Rennes, comme nous l’allons voir. Marion, qui ne savait pas
écrire, remettait une tabatière, un étui, un sifflet, un couteau, un bout de
ruban, bien connu de ses « affidés. » Ce talisman présenté, la route était
libre (6).
(1)Interrogatoire du
2 août 1755. Quimper.
(2)C’est
l’orthographe du greffier de la Maréchaussée. Il s’agit de mouchoir de coton
dits Masulipatnam, du nom de la ville de la côte de Coromandel, qui les fabriquât.
Ces tissus arrivaient en grande quantité aux entrepôts de la Compagnie des
Indes à Lorient.
(3)Information
du 6 Juin 1748. Vannes.
(4)D'après les
procédures, ce qui précède est rigoureusement exact.
(5)Jugement du 2 août 1755. Quimper. Réquisition du 17 août 1752.
(6)Réquisition du 17 août 1752. Quimper.
Interrogatoire. Des 24 mai et 2 août 1755 Quimper. Sentence de condamnation 2
août. La procédure nomme les objets ainsi remis intersignes.
Cette terrible fille
avait sa probité à elle; elle se croyait engagée par la promesse faite, et
voici comment elle faisait respecter son engagement par les hommes de sa
troupe.
Un habitant de Rennes
(1) avait obtenu un sauf conduit pour aller à Ploërdut toucher des fermages et
revenir chez lui. Au retour, non loin de Plélan, il trottait en sécurité, sa valise
pleine. Un lieutenant de Marion, qui l’avait suivi, se présente à l'improviste
et demande la bourse. L'autre montre le sauf-conduit. Le lieutenant n’en tient
compte et menace ; la bourse passe entre ses mains. Mais le Rennais ne perd pas
de temps et revient trouver l’homme d’affaires qui lui avait obtenu le
sauf-conduit. Celui-ci se plaint à Marion. Le lieutenant était déjà de retour
par un autre chemin. Marion fait rendre la 'bourse, puis, assemblant
quinze hommes en une sorte de conseil de guerre, elle leur demande quelle peine
mérite celui qui enfreint ses ordres. Tous répondent : « La mort ! » Aussitôt,
décrochant le pistolet de la ceinture d’un de ses hommes, elle étend
le lieutenant mort à ses pieds.
Les hommes de sa
troupe, si cette histoire est vraie (2), savaient de quelle peine serait punie
la désobéissance. Entrer dans la bande, c’était se livrer corps et âme au chef.
Marion exigeait un compte rigoureux
du butin fait en son absence. C’était elle qui faisait, le partage :
elle prélevait sa part et distribuait également le reste. Mais il fallait que
chacun se contentât de la part qu’elle avait faite. Un jour, un gentilhomme, M.
de Gouyon, qui avait un sauf-conduit, la vit partager, entre dix hommes et
femmes rangés en cercle sur la route du Faouët à Gourin, une somme de cinq ou
six cents livres en or. Cette somme était dans le chapeau de son frère Joseph ;
et Marion prenait sans compter une pincée de louis qu’elle remettait à chacun
des associés. Deux d'entre eux trouvèrent leur part un peu faible et risquèrent une observation. Pour
toute réponse, Marion saisit un bâton
aux mains d’un de ses compagnons, et en frappa les réclamants à coups
redoublés. Ceux-ci courbèrent les épaules sans mot dire (3).
IV
Voilà
le, joug qu’acceptaient les associés ! Et pourtant la troupe était
toujours nombreuse. Elle se recrutait parmi les vagabonds, les repris de
justice, les voleurs du pays ; et, d’après la tradition, parmi des jeunes gens
de familles honnêtes, qui aspiraient aux faveurs de Marion. On l’a
vue en diverses circonstances entourée de cinq, sept, neuf, quinze hommes, sans
parler de quelques femmes (4) ; et les témoins qui déposent de ces faits n’avaient
pas eu l’étrange spectacle qui fut donné un jour au Marquis et à la Marquise
de Pontcallec ; je veux dire une grande revue de la troupe commandée par Marion.
Le
Marquis avait pour homme d'affaires, Maître Cadoret, notaire à Ploërdut, qui possédait le
domaine de Kerminguy. Un jour la Marquise demanda en plaisantant à Maître Cadoret de lui faire voir Marion et sa bande. Le notaire, qui,
en cette qualité, avait un sauf-conduit, demanda quelques jours pour la
prévenir. Marion accepta le rendez-vous pour le dimanche suivant. Il fut
convenu que M. et Mme de Pontcallec se tiendraient cachés et
verraient sans être vus. A l’heure dite, Marion arriva seule dans la
cour de Kerminguy. Maître Cadoret alla la recevoir. Après un moment
d'entretien, Marion donna un coup de sifflet. A ce signal, plus de quarante
hommes sortirent des buissons et des bois voisins et se rangèrent en silence
autour de leur chef. Après quelques instants, Marion leur dit : « Vous voyez
cette maison, « j'entends qu’il ne lui soit fait aucun dommage », et d’un
geste, elle congédia son monde.
(1)Renseignements venus de
Gourin et Guémené.
(2)On peut le croire : ce
renseignement me vient de deux sources différentes. On prétend, à Guémené, que
le jugement a eu lieu sur la place de cette ville…Mais je ne crois pas à cette
dangereuse forfanterie.
(3) Interrogatoire du 2 août 1755 Quimper.
(4)Jugement du 2 août 1755 Quimper
La Marquise sortit toute effrayée de sa
cachette ; mais Maître Cadoret la rassura. M. et Mme de Pontcallec
étaient de trop bonne maison pour avoir rien à redouter de leur terrible
voisine (1). Si quelques-uns étaient attirés, comme le veut la tradition, par
l'ambition des faveurs de Marion, tous n’y pouvaient aspirer : et il semble
probable que la plupart cherchaient sous sa direction un moyen de vivre sans
travailler.
Marion aimait la bonne chère et entendait
qu’auprès d'elle on menât joyeuse vie. Elle a séjourné quelquefois des mois
entiers au village de Penvern (paroisse de Saint-Caradéc-Trégomel) avec dix
hommes : « C’étaient, dit un témoin, des festins continuels » ; et
les voisins, les jalousant peut-être un peu, se demandaient naïvement : « Où
donc prennent-ils l’argent pour faire tant de dépense ? (2).» Je me figure ces
franches lippées. Le cidre et l’eau de vie circulent. Marion préside à la table,
riant, plaisantant, racontant, le verbe haut, les bons tours qu’elle a joués et
ceux qu’elle médite. Comme les convives devaient rire de la terreur qu’ils
inspiraient, de la sottise des gens détroussés qui ne résistent pas et qui ne
savent pas se plaindre, et surtout, non sans raison avouons le, de la
complaisante somnolence de la Maréchaussée !
Boire, manger ; passer
le temps en joyeuses orgies, sans souci du lendemain, c’était le but que
poursuivait Marion : thésauriser, elle n’y songea jamais !..., et,
s'ils avaient connu le vrai caractère de cette fille étrange, des sorciers n’auraient, pas fait,
plusieurs fois depuis le commencement du siècle chercher, au Véhut des
trésors....qu’on n’y trouvera jamais… (3)
Mais que la besogne
n'ait pas beaucoup donné et que l'argent manque (ce qui est rare), Marion ne
sera pas embarrassée : elle réquisitionnera
pour sa troupe du pain,
du lard, du cidre, de l'eau-de-vie ; et les fournitures demandées, dans les villages ne se feront pas
attendre (4).
Elle avait un autre expédient. Elle
s'adressait à des marchands, à des bouchers, leur disant tout simplement :
« Prêtez-moi telle somme dont j’ai besoin. Je vous la rendrai. Si vous me
la refusez, je saurai bien vous la prendre. » Comment la refuser ? Qui
peut se promettre qu’une affaire ne le retardera pas, ou
que son cheval ne bronchera pas sur la route ? Le terme venu, Marion
remboursait scrupuleusement la somme empruntée et souvent, par reconnaissance,
remettait un sauf-conduit (5).
Mais le marchand malavisé qui aurait refusé
le prêt devait se le tenir pour dit : il était signalé à toute la bande et il
pouvait s'assurer que la première fois qu’il rentrerait le soir, il
rentrerait sans sa bourse. La terreur qu’inspirait Marion était telle, que seule elle arrêtait les gens dans les
rues du Faouët, et sans bruit, sans menaces, sans violences, en plaisantant. Un
soir de pardon, Guillaume Gonidec, riche boucher de Guiscriff, arrive à cheval.
Marion barre le chemin et d'une voix rieuse : « Bonsoir, Guillaume ! Il me faut
ma part de pardon ! » Le boucher donne
un écu. « Et après ? » Le boucher en
donne un second ; « Allons, encore un! » Le boucher donne un troisième
écu et passe, laissant Marion rire de sa peur (6).
(1)Le château de Pont-Callec est dans la commune de Berné, et des voyageurs
ont été plusieurs fois détroussés par Marion dans la forêt de Pont-Callec. Ce
fait se place avant 1745. En voici la preuve :
Chrysogon-Clément de Guer, marquis de
Poncallec et de la Porte-Neuve, décapité à Nantes en 1720, mourait sans alliance.
Ses biens passèrent à son frère puiné, Claude-René de Guer. Celui-ci avait
épousé Roberte-Angélique Le Veyer. Il est mort le 31 décembre 1744 laissant
deux enfants.
Je dois ces renseignements à
l’obligeance de notre confrère, Monsieur le Comte de Brémond d’Ars,
propriétaire de la Porte-Neuve. J’ajoute que ces deux enfants étaient encore
mineurs en 1747 et 1748 et que leur mère faisait à ce moment pourvoir à leur
tutelle. (Archéologie départementale du Morbihan).
(2)Information du 6 juin 1748 Vannes.
(3)Renseignements
(4)Interrogatoire du 2 août 1755
Quimper.
(5)Renseignements de Gourin et Guémené.
(6)Interrogatoire du 2août 1755 Quimper
Au carême de 1752, elle trouva plaisant de
se donner pour complices deux cavaliers du régiment de Fitz-James, qui tenait
garnison à Carhaix. Un de ses associés avait volé un ballot à un colporteur ;
et, pour le soustraire à Marion, l'avait déposé dans l'auberge de Losily, au
Faouët. Marion l’avait su. Le soir, elle arrive escortée de deux cavaliers, dit
que le ballot lui appartient et qu’elle va l'emporter. L’aubergiste proteste.
Les cavaliers appuient la réclamation de Marion ; et, pour en finir, mettent le
pistolet au poing. A cet argument irrésistible, Losily ne trouve rien à répondre
; et le ballot est emporté par les cavaliers (1).
De pareils faits ne seraient pas croyables
s’ils n'étaient attestés par les dépositions et les sentences qui nous restent.
Ce qui est plus incroyable encore, c’est qu’ils aient pu se perpétuer
impunément pendant au moins six années, au grand jour, qu'ils aient été connus
de tous, et que la Maréchaussée n'ait pas paru s'en
préoccuper. Et qu'on ne dise pas que ses victimes ne se plaignaient pas !
Qu'était-il besoin de plainte, puisque les faits étaient de notoriété publique
? Et Marion ne se cachait pas ; elle habitait d'ordinaire le Véhut ou le
Faouët, et on pouvait l'arrêter au jour qu'on aurait choisi.
Un autre fait qui demeure sans explication
: il y avait au Faouët même un sieur Déroché, qui, dit Marion, « faisait
ramasser au Faouët toutes sortes de personnes pour les envoyer aux î1es » (2).
On appelait ainsi nos colonies d'Amérique, et Marion fait sans doute allusion à
la transportation des filles débauchées ou sans aveu, ordonnée par les
déclarations des 8 janvier et 12 mars 1719. Marion avait bien plus de titres à
la transportation que les Manon
Lescaut du Faouët (3) ; et il ne se comprend pas que Déroché n’ait pas
débarrassé le pays et lui-même d’une voisine qui le haïssait.
Une nuit, en effet, Marion était à la porte de son jardin
sur la route de Guémené, avec Guillerm, son favori du jour, et Alice (4). Un
homme passe, et, dans l’ombre, elle croit reconnaître Déroché. Sur un geste de
Marion, Guillerm s’élance pour le frapper.... Mais c'est Losily! ... le
complaisant aubergiste du Faouët. Marion l'a reconnu : « Ici Guillerm »
Celui-ci s’arrête : et Losily et Marion rient ensemble de la peur qu’ils se
sont faite mutuellement (5).
C’'est à se demander si Déroché,
ce fléau des filles débauchées, n’avait pas été lui-même ensorcelé comme tant d’autres,
par sa séduisante ennemie !
J'ai essayé, au moyen des indications des
procédures et des renseignements fournis par la tradition, d’exprimer la
physionomie de Marion du Faouët, en tant que chef de bande. Il est un autre
côté de son caractère que je montrerai plus tard. Mais auparavant parcourons la
procédure conservée aux archives de Vannes et les bribes des dossiers qui
restent aux archives du Parlement et à celles du Finistère. Cette étude
permettrait de faire un cours de procédure criminelle. Je m’en garderai bien,
et je me bornerai aux indications nécessaires à l’intelligence du récit.
(1)Interrogatoire du 2 Août 1755 Quimper.
(2)Interrogatoire du 2 Août 1755 Quimper.
(3)On sait que
l’abbé Prévost dans son roman Manon Lescaut, feint que son héroïne fut
transportée aux iles.
(4)Ce fait se place
entre 1747 et 1748.
(5)Les déclarations des 8 janviers et 19
mars 1719 avaient été révoquées par une déclaration du 5 juillet 1722. Il est
étonnant qu’elles reçussent encore leur exécution au Faouët en 1748. Il serait
curieux de rechercher si la dernière déclaration n’avait pas été enregistrée
par le Parlement de Rennes.
CHAPITRE II
I
Un soir du mois de décembre 1746, Marion, Henri Pezron,
dit Hanvigen, qui tenait alors la première place auprès d’elle, et trois autres
associés festoyaient dans la maison de Maréchal, cultivateur au Boterf
(paroisse de Ploërdut) (1). Ils venaient tous cinq d’attaquer Julien Perret,
marchand de bœufs, entre les villages de Botquenven et de Rostélégan, sur la
route du Faouët à Priziac. Les archers de la maréchaussée survinrent (2).
Depuis six années que Marion menait cette vie de vagabondage et de vols, c’était
la première fois que la maréchaussée se mêlait de ses affaires.
La fuite n'était pas possible ; Marion et
ses complices essayèrent de résister. Le hasard avait amené chez Maréchal,
Louis Guillo, saunier, qui, selon l’habitude de ce temps, aujourd'hui perdue,
allait de village en village vendre du sel. Cet homme prêta main forte aux
archers et Marion fut arrêtée avec ses quatre complices (3).
Qu’advint-il des trois hommes dont le nom
ne nous est pas parvenu ? Furent-ils poursuivis avec Pezron et Marion devant la
sénéchaussée d’Hennebont ? C’est ce qu'en l’absente de la procédure il n’est
pas possible de le dire (4). Les indications qui suivent sont extraites de
l'arrêt rendu sur appel.
L'information établit à la charge de Marion
et de Pezron, outre le vagabondage en réunion et trois vols d'argent, un vol de
fil, etc. « avec attaque sur la voie publique, des réquisitions de denrées,
cidre et lard avec menaces » ; et, par sentence du 20 janvier 1747, tous
deux furent condamnés « à être pendus et étranglés jusqu'à ce que mort s’en
suive, à la potence plantée à la place de cette ville. »
Les juges d'Hennebont n’auraient pas dû,
sembla-t-il, se saisir, et l’affaire devait être jugée prévôtalement, puisque Marion et Pezron étaient vagabonds
et poursuivis pour vols sur un grand chemin. Quoiqu’il en soit, les deux
condamnés firent appel. Par arrêt du 27 mars 1747, le Parlement admit l’appel
de Pezron « en ce qu’il n’a pas été condamné à être appliqué à la question »
et réformant dit « qu’il serait appliqué à la question ordinaire et
extraordinaire, le surplus de la sentence sortant, son effet ordonne que le
présent arrêt sera exécuté à Rennes ; et tarde à faire droit à l'égard de Marie
Tromel, jusqu'après l’exécution. »
Voilà donc ce qu'avait gagné ce pauvre
Pezron à ce malencontreux appel : il serait pendu mais après avoir passé par
les horreurs de la question ! Il était de règle en effet (bien qu'il fût
permis au juge de l’épargner) que tout condamné à mort fut soumis à la question
pour avoir révélation de ses complices ; car, dit ingénument un commentateur, «
un condamné à mort est un corps confisqué » (5).
Je ne puis entrer, sur cette
cruelle procédure de la Question ou torture, dans des détails qui m’entraîneraient
trop loin. Je rappelle seulement qu’il y avait deux .sortes de
questions : la première, nommée « purgative » ou « préparatoire »,
ne se prononçait
ordinairement qu’au cas de crime capital, et quand il y avait de graves indices de culpabilité, bien que la preuve fut insuffisante,
pour justifier une condamnation.
(1)Interrogatoire du
6 juin 1748.
(2)Archers se disait dans
le langage populaire pour cavaliers.
(3)Déposition de Louis Guillo, 6 août 1748
Vannes (autre affaire).
(4)Il ne reste pas de trace de la
procédure aux archives de Vannes. Nous n’avons sous les yeux que l’arrêt du
Parlement dont nous allons parler.
(5)Ferrière, dictionnaire de droit, V°
Question.
L'autre question dite « définitive » faisait
partie du supplice des condamnés à mort. Le patient « y était appliqué pour
rendre son supplice plus douloureux et plus terrible ou pour le forcer par les
tourments à révéler ses complices. »(1)
L’une et l’autre Question se donnait selon un
mode uniforme, par l'eau, par les brodequins
ou le feu (2) : Ce dernier mode était usité à Rennes : on chaussait
le patient d’escarpins de fer, on l’asseyait
garroté sur la sellette, les jambes tendues en avant : la sellette était
approchée du feu, puis retirée pour entendre la réponse. J’ai fait inutilement
chercher le procès-verbal de la Question
subie par Pezron ; mais j’ai sous les yeux un procès-verbal de torture
de la même époque qui constate que le patient a été approché du feu, jusqu'à neuf fois ! (3)
Il semble que Pezron subit
courageusement cette terrible épreuve. Peut-être, se voyant perdu, prit-il sur
lui la plus grande part de responsabilité, pour dégager d’autant celle de
Marion qu’il appelait sa
femme ? C’est du moins ce
que l’on peut conjecturer quand on lit le dispositif de l'arrêt du
28 mars :
« La cour faisant droit sur le procès-verbal de
torture de Henry Pezron ordonne que Marie Trémel serait fustigée nue de verges
par trois jours de marché par les carrefours de cette ville, ensuite marquée de
la lettre V et bannie perpétuité du ressort du
Parlement ; luy fait défense de s’y trouver sur plus grande peine. »
II
Marion s’'en tirait à bon marché,
puisque, comme, voleuse de grand chemin, elle pouvait être condamnée à mort
(4). Il semble que le Parlement ait voulu, en la bannissant, l’envoyer se
faire, pendre ailleurs ; et en la flétrissant il la
recommandait à la sévérité, en cas de récidive.
Marion fut donc publiquement fouettée, puis
le fer rouge de l’exécuteur imprima la marque V sur son épaule ; il lui fut
donné lecture de la peine portée par la déclaration du 29 avril 1687, contre la
rupture de ban ; c’était une peine arbitraire puisque Marion était bannie par
arrêt de cour souveraine (5), ce pouvait être la séquestration à vie dans un hôpital général. Il lui
fut enjoint de quitter aussitôt le ressort du Parlement ; après quoi la porte
de la prison s'ouvrit devant elle.
C'est ainsi en effet que s'exécutait la
peine du bannissement ! En vain le parlement de Grenoble avait-il demandé que,
selon l'ancien usage du Dauphiné, le banni fût conduit à la limite de la
frontière par l’exécuteur, accompagné d'archers : une déclaration du premier
mars 1709 maintint l’usage suivi en France de laisser le banni libre à la porte
de la prison.
(1)Denisart, V° Question,2,3. C’est un
titre d’honneur pour l’Angleterre de n’avoir jamais admis la question, pas même
en rime d’état.
(2)Ce dernier mode paraissait avoir été
rejeté par le « Mémoire instructif sur la manière en laquelle se doit
donner la Question », adressé à tous les sièges du ressort de Paris, après
un arrêt du 8 janvier 1697. Les prescriptions de ce mémoire instructif font
frissonner d’horreur. Voir Denisart, Question, 28 et suivantes.
(3)Et
c’était une question préparatoire ! Le procès-verbal est du 3 janvier
1731. Le patient se nommait Jean Derrien, tailleur d’habits à Quinquis-Iven,
paroisse de Pleyben, condamné à mort pour incendie par les juges de Châteaulin.
La sentence fut réformée et Derrien fut condamné aux galères perpétuelles.
(4)Ordonnance du 4 janvier 1534. C’est
cette ordonnance qui a importé en France le supplice affreux de la roue.
(5)Déclaration du 29 avril 1687 :
Les femmes et filles qui auront été
bannies par sentence prévôtale ou jugement présidial rendu en dernier ressort,
et qui seront reprises, « quand même ce ne serait que faute d’avoir gardé
leur ban », seront condamnées à être enfermées dans les hôpitaux généraux
les plus prochains, sans qu’il soit en la liberté des juges de modérer cette
peine ; mais bien de l’arbitrer à
temps ou à perpétuité, selon qu’ils l’estimeront à propos.
Et quant à celles qui auront été bannies
par des « Arrêts de nos Cours » et qui seront pareillement
reprises, pour n’avoir pas gardé leur ban, laissons à nos dites cours la
liberté d’ordonner de leur châtiment eu égard à la qualité des crimes pour
lesquels elles auront été condamnées et à l’âge et condition des personnes.
Il faut sans doute compléter ce texte
par celui de la déclaration du 31 mai 1682, relative aux hommes en rupture de
ban, et au mot « à nos dîtes cours », ajouter et « autres juges
ayant pouvoir de juger en dernier ressort. »
Marion allait se charger de démontrer
combien ce mode sommaire d’exécution était illusoire. Elle n’a que neuf lieues
à faire pour quitter le ressort du Parlement ; mais, en passant le seuil de la
prison, elle demande et prend la route du Faouët. Un mois après, elle a repris
son industrie de criblière, son commerce de mercerie, sa profession de voleuse,
ses habitudes de débauche, et le pauvre Henry Pezron est déjà remplacé.
CHAPITRE III.
I
Au commencement de 1748, deux vols furent
commis dans les églises de Quéven et du Faouët, et un vagabond nommé François
Mahé fut arrêté. Peu après, le 7 mars, un vol sur le chemin public fut commis
près du Faouët, et la bande de Marion en fut soupçonnée.
La procédure suivie contre
Mahé n'établit pas qu'il fût de la compagnie de Marion, mais il déclara qu'il
la connaissait pour l'avoir vue une fois à la foire de Plouay ; il apprit
qu'elle se tenait le plus souvent au Véhut, où vivait aussi François
Gargouille, et qu’un nommé Jeannot était de ses associés.
Les noms de Jeannot et de Gargouille étaient
des noms de guerre : ceux
qui les portaient étaient des jeunes gens élégants, vêtus de ces habits de
laine blanche dont se parent encore les paysans des environs de Pontivy.
Jeannot surtout était très joli garçon (1).
Mahé fut pendu peu après par sentence du
Présidial de Vannes, mais cette exécution n'effraya pas Marion et ses
complices.
Au commencement de mai, plusieurs vols
furent commis aux environs du Faouët et le Procureur du Roi de la Maréchaussée
donna l’ordre à la brigade d’Hennebont d’en
rechercher les auteurs.
Le 28 mai, les archers arrivaient au Faouët.
Au débotté, ils apprirent que, dans la nuit précédente, un nouveau vol avait
été tenté. C’était dans l'église des Ursulines du Faouët. Le voleur n’ayant
rien trouvé à sa convenance avait, par une ignoble plaisanterie, souillé le
lieu saint. Le jour même, les archers arrêtèrent Le Borgne, dit Bilzic, et
François David, qui n’était autre que Gargouille, et qu’ils trouvèrent enfoui
dans un tas de foin. Le surlendemain ils arrêtaient au manoir de Coetquennec,
Maurice Penhouet dit Jeannot (2).
Marion elle-même fut sur le point d’être
prise. Un jour, elle entra toute éplorée au manoir de Stanghingan. Le seuil
de cette maison lui était interdit depuis plusieurs années. Elle se jeta
aux pieds de Mme de Stanghingan, pleurant et gémissant, disant que
les archers la suivaient, et demandant « si sa marraine, allait la leur livrer
pour la faire pendre. » La vieille marraine, voyant en une pareille extrémité
la pauvre fille qu’elle avait bercée sur ses genoux, fut prise de pitié. Elle
fit entrer Marion dans une chambre de décharge, et la fit monter dans un lit d'enfant,
sur lequel furent jetés en désordre des paquets de chanvre. Les archers passèrent
devant la porte sans s’arrêter (3).
Marion, pour la première fois prit peur. Ses
relations avec Gargouille et Jeannot étaient publiques : sa mère trop
complaisante les recevait au Véhut. Malgré l’état de grossesse avancée où elle
était alors, elle quitta le pays emmenant avec elle sa fille âgée de onze ou
douze ans.
(1)Interrogatoire de Mahé, 6avril 1748 à
Vannes.
(2)Procès-verbal du 28 mai 1748 à
Vannes.
(3)Les renseignements qui m’ont été
transmis plaçaient ce fait après un autre événement qui est de 1752. L’erreur
est certaine puisque Madame de Stanghingan est morte en 1750. Marion n’a été
cherchée aux environs du Faouët qu’en 1748 et 1752. Il faut de toute nécessité
rapporter ce fait à 1748.
Pendant qu'elle se
dirigeait vers Auray, l'information se poursuivait et vingt-trois témoins
étaient entendus.
Le sieur Rouesnier, notaire, procureur de la
juridiction de la commanderie de Saint-Jean de Crosty, signalait expressément
les relations journalières de Jeannot avec Marion (1) :
Pierre Kerizeau, tisserand au bourg de Maton
(aujourd’hui Meslan) déposait qu’au mois de mars précédent, il
avait rencontré ensemble, sur la route, près de Saint-Caradec-Trégomel Marion,
quatre hommes, et deux jeunes filles de dix ou douze ans. Marion, montrant le
témoin, dit a un des hommes qui marchaient auprès d'elle : « Jeannot, donne
dessus, il m’a refusé du cidre. » Jeannot prompt à l’obéissance s’élance
mais il s’arrête court. Kerizeau venait de faire raccommoder son fusil et il
couchait Jeannot en joue. C’est le seul acte d'opposition énergique
aux volontés de Marion que nous trouvions dans les pièces qui ont passé sous
nos yeux.
Louis Guillo, ce saunier qui avait prêté
main forte à l'arrestation de Marion l’année précédente, racontait cette
étrange histoire à laquelle j’'ai fait allusion et son récit était confirmé par
les époux Maréchal de Boterf.
Au mois de mars 1748, Marion accompagnée de
six ou huit hommes, au nombre desquels Nicolas, qui paraissait être son favori,
vint trouver Maréchal et lui dit :
« Est-ce que le saunier vient encore par ici ? -
Non, répondit Maréchal, qui avait compris l’intérêt de la question ;
« il est mort ». Marion reprit : « Je sais bien que non.
Dites lui qu’il ne revienne pas. Sur ma part de paradis, il ne mourra que de ma
main ! » Quatre jours après, apprenant que Guillo couchait au village de
Poullec-Mauveau (2), dans la même paroisse, Marion vint le trouver avec Nicolas
elle lui montra sept pistolets chargés, et lui répéta les-mêmes menaces ; lui défendant
de revenir.
Enfin, deux témoins,
Julien Fromentin, tailleur d’habits, et Jérôme Le Parlouër, demeurant paroisse
et bourg de Moélan (3), déposaient, à la charge de Marion, un crime qui
n'apparaît qu’une fois dans son histoire : une émission de fausse monnaie.
Ce fait avait eu lieu
dans des circonstances assez curieuses. En 1743, Jérôme Le Parlouër était allé
vendre une vache à la foire du Crostic (le Crosty), paroisse de Saint-Caradec-Trégomel.
Il s’accorda à huit écus de six livres et reçut en paiement deux écus et le reste en liards. En homme soucieux de ses intérêts, il se mit à compter son
billon, et il y fallait du temps puisqu’il devait compter jusqu’à 2 880. Une
femme inconnue de lui et qui le regarde faire, prend pitié de son embarras, et
lui offre un écu de six livres « pour lui faire plaisir et le décharger de tant
de liards. » Le Parlouër accepte avec des remerciements. Mais il a oublié son compte
interrompu et il faut le recommencer. Avant que le compte fut fini, Marion, car
l’inconnue était elle, avait disparu et l’écu était reconnu faux
(4).
(1)Cette commanderie avec celles du
Faouët et de Quimper était un membre de la commanderie de La Feuillée. (Voir
aux archives départementales le Terrier dressé en 1730-1731).
(2)Ce nom doit être mal orthographié.
(3)Meslan
(4)Les liards étaient à cette époque la
monnaie courante en Basse-Bretagne. Le 2 avril de l’année précédente, l’évêque
de Quimper avait chargé une barque de Douarnenez à destination de Bordeaux pour
10 001 livres de liards, ou 800 000 liards. (voir bulletin de
1883,Coatfaoet Pratanraz, deuxième partie, page 69).
Il y avait à cette époque, dans les mêmes
parages, une bande de faux monnayeurs. Cette bande était composée d'un grand nombre
de personnes et opérait en plusieurs paroisses des évêchés de Tréguier et de
Cornouaille, notamment à Maël-Pestivien (1). Marion ne pouvait manquer d’entrer
en relations avec eux. Jeannot, Gargouille et Bilzic sont interrogés. Il va
sans dire qu'ils nient tous les faits. Gargouille ne connaît pas Marion ;
Bilzic ne la connaît que de vue ; Jeannot l’a rencontrée par hasard aux, foires
de Kernascléden et du Faouët. Il ne sait même ce que veut dire le témoin Kerizeau
(2).
II
Pendant que la procédure s’instruisait à
Vannes, Marion s'en allait, non plus comme naguère en nombreuse et folle
compagnie, mais seule ; perdue dans un
pays inconnu, se sentant près de son terme et traînant après elle sa
fille. Elle se savait suivie de près, et la condamnation au bannissement lui
revenait à la mémoire. Le 25 juin au soir, elle arriva à Auray et s'arrêta dans une maison rue du Cheval Blanc, voisine de l’auberge
où pendait l’enseigne du « Cheval
blanc.» (3)
Son approche a été
signalée et les archers de la maréchaussée de Vannes arrivent à Auray, le 26
juin, à trois heures de l’après-midi (4). Ils n'ont pas de peine à
trouver la retraite de Marion. Ils entrent, et sur une paillasse, ils trouvent
une femme et auprès d’elle un enfant né le matin. Marion se nomme et dit que la
petite fille qui pleure dans un coin est aussi son enfant. Les archers
apprenant que le nouveau-né n’a pas été baptisé le font porter à l’église Saint-Gildas, paroisse d'Auray, où il reçoit les
noms de Joachim-Pierre (5). Puis une chaise à porteurs est requise, Marion y
prend place, la petite fille suit, une voisine porte le nouveau-né : le triste
cortège se dirige vers l’auberge où pend
pour enseigne le « Pavillon
d’en Bas » (6) et les
archers font préparer un lit pour Marion « qui n’est pas en position d’être
transférée plus loin. »
(1)Archives départementales du
Finistère. Des monitoires furent accordés en mai 1745 : un grand nombre de
témoins vinrent à révélation, mais la « municipalité des accusés »
sembla rendre nécessaire la publication de « réaggraves » qui furent
accordés en février 1746 par l’évêque de Quimper, pour être publié à Maël –
Pestivien, Plusquellec, et les trêves de Bonneuil et de Pestivien. Dans
l’évêché de Tréguier, les monitoires et probablement les réaggraves furent
publiés dans onze paroisses. On trouvera plus loin l’explication des mots
Monitoires et Réaggraves.
(2)Interrogatoire des 10, 12,15 juin
1748 Vannes
(3)Il n’y a plus à Auray de rue du
Cheval Blanc ; mais l’auberge du « Cheval Blanc » existe encore
rue du Sablon : elle porte la date de 1620.
(4)Procès-verbal de la Maréchaussée, 26
et 27 juin
(5)Acte de naissance de Joachim-Pierre
Penhouët :
« L’An de grâce mil sept cent
quarante-huit et le vingt-sixième jour de juin. »
« Je soussigné, recteur, ai baptisé
un garçon, né ce jour à huit heures du matin, de Marie Dromel, arrivée hier en
cette ville et qui dit être femme légitime de Jean Penhouët, habitué au
Guéméné. Ont été parrain et marraine le sieur Joachim Le Roux fils et Melle Perrine-Judith
Camenen.
On a donné à l’enfant les noms de
Joachim-Pierre.
On été présents les soussignants. On
vient de me certifier que cet enfant est de père inconnu. »
Le registre dument signé Perrine-Judith
Camenen, Joachim Le Roux,Colomban Henry, Nicolas Guillevin, Pierre Crabot et le
Bot, recteur de Saint-Gildas d’Auray.
Un des archers de la maréchaussée porte
un nom alsacien (Hacq) et il est probable qu’en déclarant l’enfant il aura
prononcé Dromel, bien qu’il écrive le nom de la mère Tromel.
Il résulte de cet acte que Marion avait
d’abord déclaré être femme légitime de Jean Penhouët, et qu’elle rectifia
presque aussitôt. L’enfant n’en a pas moins porté le nom de Penhouët.
(6)Cette auberge a subsisté jusqu'à
1850.
On trouve en sa
possession une redingote à l'anglaise d’une étoffé de couleur gris de souris,
et huit écus de six livres ; sur quoi il lui est remis six livres pour les
besoins de ses couches.
Les cavaliers veillent
toute la nuit auprès d’elle et, le lendemain, une charrette est louée pour conduire Marion et ses enfants aux prisons
royaux de Vannes où elle est écrouée
(1).
Le jour même, le conseiller au Présidial
chargé de l'instruction se rend à la prison pour interroger l’inculpée mais il y doit renoncer : « le transport en charrette lui ayant causé une
fièvre considérable et les accidents les plus fâcheux (2). »
Le 4 juillet, Marion comparait pour la
première fois devant le magistrat : elle se fait humble et résignée (3). Elle
nie toute participation aux faits de l’accusation, même l'émission du faux écu
de six livres ; mais elle ne s’obstine pas contré l'évidence : elle
ne nie pas connaitre Jeannot, Gargouille et Bilzic. Elle confesse ses relations
avec Jeannot depuis cinq ou six mois ; mais elle ne lui attribue, pas plus qu’à
Gargouille, la paternité de l'enfant né à Auray.
Si elle a quitté le Faouët, c’est,
dit-elle, parce que « il lui a été dit qu'on la recherchait pour la faire
prisonnière : c’est pourquoi elle a vendu son petit fonds de mercerie et la
somme de 48 livres trouvée en sa possession en est le prix. »
Quant à la redingote reconnue pour
appartenir à Jeannot, et qui était une pièce de conviction embarrassante, «
Jeannot, - disait-elle ; l’avait laissée dans une maison où elle avait
passé par hasard, et où on la lui avait confiée. ».
Toutes les réponses de Marion sont simples
et calmes elle ne s’émeut que lorsque le juge lui reproche son immoralité, et
elle répond : « Si j'ai eu d’autres enfants, je n'ai pas eu le malheur
de les détruire ! »
On lui demande si elle a été reprise de
justice. Elle ne peut répondre que non ; car, si on la visitait, la lettre V qu’elle
porte sur l’épaule démentirait ses paroles. Elle reconnaît donc sans
hésiter et avec une apparente ingénuité qu’elle a été publiquement fouettée à
Rennes, marquée puis relaxée « pour avoir été accusée de participation à un vol
de quatre livres dans un cabaret. »
La réponse était
habile, la peine du fouet et de la marque V étant portée contre ceux qui pour
la première fois étaient convaincus de
vol simple (4).
Aujourd’hui les juges veulent tout savoir,
et leur curiosité est vite et sûrement satisfaite. Au début de chaque poursuite,
le premier soin est de demander, même télégraphiquement, la note des
condamnations prononcées contre l’inculpé. Mais le casier judiciaire ne date guère que de trente années. Au
dernier siècle, les communications étaient lentes et difficiles ; et Marion se
promettait, que les juges de Vannes n’iraient pas s’enquérir à Rennes. Elle se
trompa et, dans un troisième interrogatoire subi le 24 août, devant
les preuves qui lui furent apportées, elle dût reconnaître que la peine du
bannissement avait été prononcée contre elle (5).
Toutefois, chose assez bizarre, les juges ne
retinrent des accusations portées contre Marion que celle de vagabondage avec
attroupement, d’émission de fausse monnaie, et «de menaces à divers particuliers de leur mal
faire.» Ils n’avaient pas, comme nous le verrons, à prononcer la peine de
l'infraction de ban.
(1)Tous ces détails sont
extraits du procès-verbal de la maréchaussée des 26 et 27 juin.
(2)Procès verbal du 27
juin à Vannes.
(3)Interrogatoire du 4
juillet. C’est à cette pièce que nous avons emprunté le signalement de Marion
donné plus haut (page 4). Voici son costume :
« Une coiffe de
toile blanche à la mode de la ville, un mouchoir de coton au col à petits
carreaux rouges et blanc et rayure bleue. Vêtue d’une camisole de drap de Vire,
lie de vin, un tablier de cotonnine rayée bleu et blanc, une jupe de ratine
brune. »
(4)Article 2 de
l’Ordonnance du 4 mars 1724.
(5)Un deuxième
interrogatoire du 6 juillet n’est que la répétition du premier.
Le Borgne, dit Bilzic, fut
condamné seul pour la tentative de vol aux Ursulines du Faouët, et de
complicité avec David, dit
Gargouille, pour un vol commis la nuit, avec violence sur la route traversant
la forêt de Pontcallec et pour une « autre voie de fait et attaque sur une
route » qui n’est pas indiquée.
David fut condamné seul pour deux
vols avec effractions extérieures (ou, comme on disait alors, avec
effondrement), à Riantec et à la chapelle vénérée de Notre-Dame de Larmor ; et,
de complicité avec Penhouët, dit Jeannot, pour un vol de lard commis à Penaven,
(paroisse de Saint-Tugdual), « aux approches du Carnaval ».
Enfin Penhouët fut condamné seul pour un vol
de 600 livres commis avec effraction à Lorient, en 1743.
Sept vols que nous appellerions aujourd'hui
qualifiés avaient été démontrés.
Le jugement fut rendu prévôtalement, c’est-à-dire
sans appel, le 24 août 1748 ; en voici le dispositif :
« En réparation de quoy, nous avons condamné
David, Le Borgne et Penhouët à servir le Roy sur ses galères, en qualité de
forçats, savoir, David, à perpétuité, Le Borgne pendant trente ans et Penhouët
pendant dix ans, après avoir été préalablement marqués d'un fer chaud portant l’empreinte
des trois lettres G A L ; et avons banni à perpétuité de la province Marie
Tromelle avec injonction de garder son ban sous les peines qui échoient ; avons
confisqué au profit de Sa Majesté lesbiens dudit David, sujets à la
confiscation, et l’avons condamné, avec les dits Bilzic, Penhouët et
la dite Tromelle, solidairement aux dépens. »
III.
Il est de mode d'accuser l'ancienne
magistrature d’une justice inique à force d’être rigoureuse, et
quelques exemples devenus historiques servent de thèmes à cette accusation. Que
l’on dise que les peines portées par les ordonnances étaient sévères, dures,
atroces, soit ! Mais il ne faut pas oublier que la plupart du temps, les juges
n’étaient pas comme aujourd'hui, enfermés entre « le maximum » et « le minimum » d’une peine
déterminée (1). De plus, ils n’étaient pas tenus de motiver leurs décisions. C’est
dire, pour employer une formule moderne, qu’ils pouvaient le plus souvent
mitiger la rigueur de la loi par l’admission de circonstances atténuantes. C’est
ainsi que Jeannot, Bilzic et Gargouille, qui avaient encouru comme voleurs de
grands chemins, la peine de mort et même l’affreux supplice de la roue (2)
furent condamnés aux galères perpétuelles et à temps.
La liberté donnée aux juges d'appliquer
une autre peine que celle édictée permettait l'indulgence et même la faiblesse.
Les juges de Vannes furent faibles.
Marion était reprise de justice et marquée. Il est vrai qu’elle
n'a pas été reconnue en récidive de vol et que les peines de cette récidive ne
lui sont pas applicables (3).
(1)On discutait même si
« les juges ne pouvaient pas, de leur autorité, condamner à mort le
coupable d’un crime contre lequel il n’y avait ni loi ni ordonnance qui prononçât
la peine de mort ! ». Hâtons nous de dire que cette opinion était
très généreusement rejetée. Voir Denisart V° Peines, 21 à 26.
(2)Ordonnance du 24
janvier 1534.
(3) »Celle qui après
avoir été condamnées pour vol seront convaincus de récidive en crime de vol ne
pourront être condamnées à moindre peine que à être flétries de nouveua d’un
double W et enfermées à temps ou pour la vie dans les maisons de force sans
préjudice de plus grande peine s’il y échet. » Déclaration du 4 mars 1724,
article 4.
Elle a émis de la
fausse monnaie ; il est vrai encore que, si les ordonnances portent la mort pour la fabrication de fausse monnaie, par une étrange inconséquence, elles ne semblent pas
avoir prévu le cas d’émission
de fausse monnaie (1).
Elle a menacé de mort
plusieurs personnes, le saunier Guillo entre autres ; mais la menace non suivie
d’exécution n’est pas punie par les ordonnances (2).
Elle a enfreint son ban
; mais, par bonheur, la condamnation au bannissement n’a pas été prononcée par
la justice prévôtale ; et, pour ce motif, le Présidial jugeant
prévôtalement ne
peut punir l’infraction de ban (3).
Mais que Marion ne fût
pas punissable pour émission de fausse monnaie, menaces et rupture de ban, du
moins ces trois circonstances semblaient-elles devoir exclure toute indulgence
dans l’application de la peine qu’elle avait encourue pour vagabondage.
Elle était en effet
reconnue vagabonde et avec attroupement. Pour ce seul fait, elle devait être
condamnée au fouet, à la marque, au bannissement (4). Or, le fouet et la marque
de la fleur de lys lui sont épargnés !
Marion jouait de bonheur
! L'année précédente, poursuivie pour des vols avec attaque sur les grands
chemins et vagabonde, elle aurait dû être jugée prévôtalement et sans appel. La
maréchaussée ne s’occupe pas d'elle. Les juges royaux d’Hennebont se
saisissent de l’affaire. L'appel est possible : il réussit. Cette fois, Marion
est condamnée sans appel, quand la faveur de l’appel, selon toute apparence,
lui eût été fatale. On a peine, en effet, à se persuader que les ordonnances n’eussent
pas pour une vagabonde en récidive quelque peine plus sévère que pour une femme
inculpée pour la première fois de vagabondage. C’est une règle de bon sens
proclamée par l'ancienne jurisprudence que « celui qui retombe dans les mêmes
délits doit être puni plus sévèrement la seconde que la première fois (5). »
Cette règle devait être appliquée aux vagabondes comme aux hommes vagabonds (6)
; et, en appel, le Procureur général aurait su requérir et le Parlement
ordonner, un châtiment plus sévère que le bannissement.
Toutefois la
condamnation au bannissement prononcée prévôtalement avait pour Marion de graves
conséquences. Désormais l'infraction de ban pourrait être punie par
les juges prévôtaux (et Marion n’en peut plus avoir d’autres), et punie de la
séquestration, même à vie, dans un hôpital général. Marion fut avertie, selon l’usage,
des peines qu’elle encourrait si elle était reprise dans la province. Mais elle
ne tint pas plus de
compte de cet avertissement que de celui qu’elle avait reçu à Rennes. Le jour même où la prison s’ouvrit
devant elle, elle prit la route du Faouët avec sa fille. Elle laissait derrière
elle l’enfant né à Auray. Il avait été recueilli par la charité. Il
a, dit-on, habité la campagne aux environs d'Hennebont ; et il y a
fait souche d'honnêtes gens.
(1)Le crime de fausse
monnaie était, par un emprunt fait aux lois romaines, mis au nombre des crimes
de lèse-majesté et muni de mort ; c’était un des crimes dont le Roi, à son
sacre, jurait de ne pas faire rémission.
L’article 634 de la
Coutume de Bretagne portait que le faux monnayeur serait bouilli et pendu ensuite
(Denisart V° Monnaie).
Un faux monayeur, très
habile, trempeur d’arcs, fut bouilli dans l’huile à Rennes au XIIIe siècle. (
Voir les propos d’Eutrapel par le conseiller Noël Dufail.
(2)Le Parlement de Paris
a prononcé une fois la peine de mort pour menaces (écrites il est vrai). Le
plus souvent on condamnait à des dommages intérêts ou à une aumône.
(3)Article 2 de la
déclaration de 1731 : « Les prévôts des maréchaux ne peuvent prendre
connaissance de l’infraction de ban que lorsque la peine du bannissement a été
prononcée par eux. » C'est-à-dire par le tribunal de la maréchaussée ou
par le Présidial jugeant prévôtalement. Denisart, cas présidiaux, 12.
(4)C’est la peine portée
par l’ordonnance du 28 janvier 1687, contre les femmes pour la « première
fois vagabondes. »
(5)Denisart, V°
Récidives.
(6) Les hommes vagabonds
étaient pour la première fois bannis, et, en récidive, punis des galères pour
trois ans. Article 5, Déclaration du 27 août 1701.
CHAPITRE IV
I
Quelques jours après, Marion rentrait au Véhut
; et, vers cette époque, par un prodige d'audace, qui, de nos jours,
eût été un acte de démence, au lieu de se cacher, elle vint habiter au Faouët
même ! Elle s’installa dans cette maison dont j’ai parlé, ayant jardin sur la
route de Guémené. C’était comme un défi porté à la maréchaussée ;
mais Marion savait par expérience qu’elle pouvait compter sur son inaction :
elle ne se trompait pas.
Bannie à Rennes, elle n’a pas exécuté
l’arrêt de la Tournelle ; on pouvait soupçonner que le jugement présidial aurait
le même sort : Après la condamnation à Rennes, elle est revenue au Faouët ; la
maréchaussée le sait, et une précaution était toute indiquée : s’assurer
si, après le jugement de Vannes, elle y reviendrait encore... La maréchaussée n’y
pense pas!
Mais quoi ! Les cavaliers de la maréchaussée
« vont et viennent à la campagne » selon la règle de leur institution : ils ne
peuvent aller de Guémené au Faouët sans passer devant la porte de Marion. Il n’est
pas possible que la présence de Marion, connue de tous au Faouët, dont la
réputation, est déjà répandue au loin, ne leur soit pas révélée. Et
pendant près de quatre ans elle va y vivre tranquille et il faudra, pour contraindre
une fois encore la maréchaussée à intervenir, de nombreux vols et un incendie
commis par la bande que Marion va réorganiser en toute liberté !
En arrivant au Faouët, Marion trouvait sa
bande diminuée de Jeannot, de Bilzic et de Gargouille ; mais ils furent bientôt
remplacés ; et, pendant que le beau Jeannot faisait l’apprentissage
de la lourde rame sur les vaisseaux du roi, Guillaume Ollivier, dit Guillerm,
prit auprès de Marion la place privilégiée que Jeannot laissait libre.
Mais elle était sans ressources et il
fallait vivre : Une occasion se présente, elle n'a garde de la laisser échapper.
Quelques jours après son retour, elle accoste un soir Pierre Douarin, près de
la chapelle de Saint-Armelle, sur la route d’Hennebont, et lui demande sa
bourse ; et comme Douarin se fait prier, Marion lui porte un coup de bâton. C’est
le seul acte de violence que les
procédures relèvent comme exercé par
elle-même (1).
Au mois de janvier suivant, le meunier de
Kerallaouen (paroisse de Guiscriff) rentre chez lui, après le coucher du soleil
: il se voit entouré de Marion et de plusieurs hommes. Avant qu’ils aient
parlé, il a compris ce qu’ils lui veulent : il jette sa bourse et se
sauve. Marion ramasse la bourse (2).
Dans la même année Marion et ses associés
partageaient une somme d'argent ; butin fait un jour de foire, dans l'auberge d’Alexis
Le Breton au Faouët (3).
En 1751, un vol d’argent, de vêtements et de
fil est commis la nuit avec effraction, dans la maison d’Olivier Bréoulec, au
lieu de Jellabos (paroisse de Berné) ; et Marion y est reconnue au milieu de
plusieurs hommes (4).
Vers la même époque, des vols de toile, de
deux tasses et d’une cuillère d’argent, d’un cheval au préjudice d’un
marchand furent signalés aux environs du Faouët (5).
Dans la même année, le lieu Drézant
(paroisse de Saint-Sébastien) est incendié et cet incendie est attribué à Marion
et à ses complices (6)
Enfin, au carême de 1752, un colporteur
portant « une balle de soixante livres, renfermant des mouchoirs de
masily-pastants (7), en pièces, d’autres plus communs, des bas de femmes et d’enfants,
plus de 300 francs en or et argent »,
fut dévalisé sur la route.
(1,2,3,4,5,6)Interrogatoire du 2 août
1755 à Quimper.
(7)Interrogatoire du 2 août 1755 à
Quimper. Voir ci-dessus page 5.
Marion n’avait pas pris part au vol, et
Guillerm qui en était l’auteur entendait s’en approprier le
produit, et avait déposé le ballot dans l’auberge de Losily. Marion trouva
plaisant, comme nous l’avons vu, de venir le réclamer, escortée de deux
cavaliers. La plaisanterie ne fut pas
goûtée de Guillerm ; et le soir une vive discussion s’éleva entre les
deux complices.
II
Jusque-là le frère de Marion, Corentin
Tromel, avait eu un rôle effacé ; il se contentait d’agir sous les ordres de sa
sœur et de débiter dans les foires des objets de menue mercerie. Vers cette
époque (1), il se sépara de sa mère et vint habiter à Ty-Poder, près de
Pontbriand. I1 semble qu’à ce moment il ait voulu agir de son autorité. Ce fut
une faute : il avait besoin de la direction de sa sœur.
Au carnaval de 1752, Jean, meunier à
Pontbriand, fut assommé sur
le grand chemin, et dépouillé ; et, le lendemain, son voisin Tromel portait
chez Gérard, armurier au Faouët, un fusil pour le redresser. Cette compromettante coïncidence
aurait dû faire arrêter Corentin ; mais le meurtre de Jean ne fut même pas
poursuivi ; et Corentin n’a eu à en répondre que plus d'un an .après.
Laissé libre, il allait commettre une autre maladresse, à sept ou huit
cents mètres du Faouët, près de la croix du Golen
(2) en un endroit où la route aujourd'hui rectifiée présentait une
rampe abrupte favorable aux attaques nocturnes ! Marc Le Breton, marchand
de bœufs; se vit accoster par plusieurs hommes ; il ne reconnaissait pas
Corentin, 1orsque celui-ci lui dit imprudemment : « C’est toi ; Marc... Passe
ton chemin ! » On peut conjecturer que Marc Le Breton se montra
reconnaissant et ne porta pas plainte ; et Corentin ne fut inculpé que plus
tard au cours de l’information dirigée contre sa soeur.
III
Il semble que ce soit la scène de l'auberge
de Losily qui ait de nouveau appelé l’attention sur Marion : du moins entre
cette scène et la date de l’arrestation ne se place-t-il aucun chef de
prévention.
Le 2 juillet 1752, Marion fut arrêtée à
Poullaouen avec Guillerm, Vincent Mahé, dit Garonnic, et Marguerite Cariou ou
Cadiou. Le jour même tous quatre furent écroués à la prison de Carhaix. Cinq
jours après Guillerm s’évadait (3).
Les prisons étaient, à cette époque, ou peu
sûre ou mal gardées et on en sortait, comme nous allons le voir, sans trop de
difficulté.
Marion a prétendu qu’elle n'avait
rencontré Vincent Mahé qu’a Poullaouen, le jour de son arrestation ; mais
lui-même reconnaît qu’il la suivait depuis la foire de Saint-Pierre à Carhaix
(juin précédent) (4), indication que confirme Marguerite Cariou (5). Il est
clair qu'elle l’avait enrôlé dans sa bande, et les antécédents de Mahé
justifiaient le choix dont Marion l’honorait.
(1)Interrogatoire de Corentin le 8 juin
1753.
(2)La croix a disparu : elle était
près de l’endroit où est aujourd’hui un lavoir.
(3)Laissant dans la prison un juste au
corps brun à manches à la matelote garni de boutons jusqu’aux poches. Registre
de la maréchaussée.
(4)Interrogatoire de Mahé le 11 mai
1753.
(5)Interrogatoire de Marguerite Cariou,
le même jour.
C’était un jeune homme de dix neuf ans, né
au lieu de Kerlin (paroisse de Maël-Carhaix), de moyenne stature, encore
imberbe ; mais vigoureux et agile. Il était garçon maréchal et une effraction
était un jeu pour sa main exercée. I1 n’était pas à son coup d'essai.
Après Pâques, il avait
quitté de nuit la maison de L’hopital, chez lequel il travaillait, au village
de Saint-Eloy (paroisse de Péaule). Il emportait une couette et huit écheveaux
de fil, pour se payer, dit-il, de ses gages. Avant de sortir du village, il
était entré, la même nuit, par effraction chez Françoise Autret. Peu après, au
bourg de Glomel, il volait, avec effraction, chez Michel Souillard, marchand,
des denrées et de l’eau-de-vie ; enfin, dans la nuit du 21 avril
1752, il « volait un pain blanc de trois sous » et une pièce de galettes parce qu’il avait faim ! Il est
arrêté et conduit à la prison de Glomel ; mais il force un barreau de fer et
sort par la fenêtre et le surlendemain, à Plusquellec, il entre la nuit avec
effraction chez René Ollivier (1).
Il est clair que Marion n'eut pas d'efforts
d’éloquence à faire pour s'attacher ce pauvre affamé qui ne voulait plus
travailler.
L’histoire de Marguerite Cariou est toute
différente (2). C'était une pauvre fille de vingt-et-un ans, d’apparence
douce et timide. Elle était née à Plouyé ; ses parents ne pouvaient la nourrir
et elle se mit à mendier.
Mais Plouyé était
un pays pauvre : il fallait aller chercher, son pain dans les cantons voisins.
Au mois de mars 1752, Marguerite poussa jusqu’au Faouët, où elle ne connaissait
personne. Elle y tomba malade de fatigue et fut prise d’une grosse
fièvre. Elle se tenait dans la rue appuyée contre une borne, sans que personne
ne prenne pitié d’elle, lorsque Marion l'aperçut. Marion l’emmena
dans sa maison, la mit au lit, la soigna ; et, quand elle l’eut guérie, elle lui
proposa de la garder pour aller chercher l’eau et laver le linge. Marguerite
accepta ces conditions. Elle était bien nourrie, bien vêtue : juste un brun de
calmande (espèce de lasting), tablier de coton, des bas et des souliers, coiffe
plate (3).
Jamais la pauvre mendiante n’avait rêvé un
pareil sort et surtout le luxe des bas et des souliers ! Aussi quelle
reconnaissance pour sa bienfaitrice ! Au début de son interrogatoire, elle
avait, selon l’odieuse coutume maintenue par l’ordonnance de 1670,
prêté serment de dire vérité. On lui demande quelles sont les habitudes de
Marie Tromel, et sa réponse est ainsi traduite : « Pendant quatre mois qu’elle a vécu chez elle, elle n’a jamais vu dans
Marion aucun mauvais comportement. » (4)
Cependant elle aurait pu s’étonner des promenades
nocturnes de Marion, qu’elle éclairait sur la route, notamment le
lundi de la semaine de la Passion 1752, Marion « étant accompagnée de son jeune
frère. » (5) Il est possible que la pauvre innocente n’ait rien compris. Elle
ne soupçonnait pas non plus de quel prix serait payée l'hospitalité dont elle
se montrait si reconnaissante.
IV
Marion, Vincent Mahé et Marguerite Cariou
furent écroués aux prisons de Quimper (6), le 15 juillet 1752 et interrogés le
même jour (7).
(1)Interrogatoire de Mahé le 11 mai
1753.
(2) Interrogatoire de marguerite Cariou,
11 mai et 6 octobre 1753 à Quimper.
(3)Signalement de Marguerite Cariuo.
Interrogatoire du 4 mai 1753. « Sourcils et cheveux bruns ».
(4)Interrogatoire du 11 mai 1753.
(5)Interrogatoire du 6 octobre 1753.
(6)Sans nul doute dans la prison bâtie
par le Roi en 1667 à l’angle de la rue Obscure et de la rue Verdelet et qui a
subsisté jusqu’à 1807.
(7)Arrêt de compétence du 24 mai 1755.
Par malheur, ces trois interrogatoires font
défaut. Il y aurait eu un grand intérêt de curiosité à trouver celui de Marion
dont le signalement devait être exactement donné ; dans les interrogatoires qu’elle
a subis plus tard, elle est signalée d'un mot « stature moyenne», les juges se
référant implicitement au signalement dressé dans le premier interrogatoire.
Tout ce que nous savons de cet
interrogatoire, c’est que Marion avait déclaré avoir été fouettée et marquée à
Rennes, et poursuivie, puis relaxée à Vannes : mais les juges de Quimper s’enquirent,
et, le 10 août, la sentence de bannissement prononcée à Vannes leur fut
transmise (1)
La procédure fut vivement
menée. De nombreux témoins étaient entendus, au Faouët, à Glomel et dans trois
autres lieux ; et, avant le 9 août, le lieutenant prévôt de la maréchaussée en
avait entendu vingt-trois appelés à Quimper même.
Les charges devaient être graves ; mais' il
fallait découvrir les autres faits demeurés inconnus et, le 17 août le
Procureur du roi de la maréchaussée demanda et obtint permission de solliciter
des Monitoires (2).
A cette époque, l’Église, qui formait un
ordre de l’État, et la puissance séculière se prêtaient un mutuel appui. De
mérite que l’État faisait exécuter les vœux religieux considérés comme une
sorte de contrat civil, ainsi l’'Église usait des armes spirituelles pour
obtenir, dans des cas graves et qui intéressaient l’ordre public, la révélation
des coupables ou des circonstances des crimes, lorsqu’on n’en pouvait avoir
autrement la preuve (3).
« Le monitoire,
dit Claude Ferriére, est le mandement
adressé à un curé pour avertir les fidèles de venir à révélation sur les
faits y mentionnés, sous peine d’excommunication. »
Le 21 août, M. Brago,
chanoine official de Vannes, accorda des monitoires à publier aux prônes des
six églises : Malon (Meslan), Priziac, Le Croisty (trève de Saint-Tugdual ou
Tudal), Saint-Caradec-Trégomel, Ploërdut, et en la ville de Guémené, trève de
Locmalo. Le 27 du même mois, l’évêque de Quimper délivra des
monitoires à lire aux prônes des quatre églises du Faouêt, Guiscriff,
Lanvenigan (tréve de Guiscriff), et Langonnet (4).
Mais Marion et Vincent
Mahé habitués à une vie active s’ennuyèrent aux prisons de Quimper:
Ils jugèrent d'ailleurs prudent de ne pas attendre le retour des monitoires ;
ils partirent dans la nuit du 9, au 10 septembre (5). Comment se fit l'évasion
? C’est ce qu’il serait curieux de savoir. Malheureusement le
procès-verbal de descente qui fut dressé pour constater le fait manque aux
pièces.
Quoiqu’il en soit cette double évasion a
frappé l’imagination populaire. Encore aujourd'hui on conte dans les campagnes
du Faouët « que Marion avait des cheveux merveilleux qui sciaient les plus
épais barreaux de fer. »
Mais, ajoute-t-on, « un jour qu'elle, tenait
un enfant sur les fonts baptismaux, ses
cheveux furent coupés et le charme fut
rompu » (6).
Cela veut dire sans doute que Marion avait
des scies fines comme des cheveux bien connues encore aujourd'hui des hôtes des
maisons centrales ; et la dernière circonstance semble une réminiscence des
circonstances de son arrestation à Auray, le jour de ses couches.
Chose à peine croyable, mais pourtant bien
attestée, Marion reprit le chemin du Faouët et résida pendant, plusieurs
semaines dans les environs. Mahé s’enfuit à Maël-Carhaix, lieu de sa naissance.
(1)Lettre de Vannes du 10 août 1752.
(2)Arrêt de compétence du 24 mai 1755.
(3)Article 23, édition de de 1695. Tout
juge pouvait permettre d’obtenir le monitoire (article1, titre 7 de
l’ordonnance de 1670) et, une fois la permission obtenue, l’official ne pouvait
le refuser sans s’opposer à la saisie de son temporel (idem article 2).
(4)Arrêt de compétence.
(5)Arrêt de compétence.
(6)Renseignements.
V
L’arrêt de compétence
prévôtale du 24 mai 1755 nous permet de suivre pas à pas la marche de la
procédure dont il réfère brièvement tous les actes.
Du 3 au 24 septembre, les monitoires
avaient été publiés à trois prônes consécutifs.
Un décret de prise de corps fut rendu
contre Marion et Vincent Mahé, le 16 septembre ; il ne reçut pas d’exécution.
Je ne sais si les révélations obtenues par les monitoires ou si les dépositions
reçues produisirent quelques nouveaux indices. Mais, le 4 janvier 1753, de
nouveaux inculpés furent ajoutés aux quatre premiers : Les noms de ceux-ci ne sont pas indiqués dans l’arrêt
de compétence ; mais la suite démontre que ces inculpés étaient Corentin
Tromel, Joseph Le Bihan, son frère utérin, mal à propos dénommé Joseph Tromel,
Jean-Pierre Paubert, René Penhouët et au moins deux femmes qui furent arrêtées
et mises en liberté à la fin de janvier (1):
Le Procureur du roi de la
maréchaussée désespérant de parvenir, au moyen des monitoires, à la découverte
de Marion et de ses complices, jugea utile de recourir au moyen extrême des réaggraves et demanda, le 16
janvier 1753, l’autorisation de les obtenir.
« Le réaggrave, dit Claude
Ferrière, est le dernier monitoire qu’on publie après trois monitions et qui
doit précéder la dernière excommunication. Pendant cette dernière monition, on
allume une petite chandelle et si le rebelle à l’église ne vient se soumettre
avant que la chandelle soit éteinte, on fulmine l’excommunication et on déclare
les peines encourues. » (2).
Les réaggraves furent accordés le 29
janvier par les évêques de Cornouaille et de Vannes, et publiés, les 4, 11 et
13 mars, aux prônes des paroisses ci-dessus nommées. Cette publication était
devenue inutile en ce qui concerne Vincent Mahé ; il avait été arrêté le 18
janvier, et écroué à Carhaix ; moins heureux que Guillerm, il ne s’échappa pas
de cette prison, et, le 23 janvier, il était de retour à Quimper.
Il y rentrait blessé et le bras en écharpe.
En homme qui sait le prix du temps, Vincent Mahé, depuis son évasion, n’était
pas resté oisif. Le 12 janvier 1753, à Rosquelen (paroisse de Locarn, trêve de
Duhot), il entrait par une ouverture faite au toit dans la maison de Françoise
Riou, et en emportait un manteau, un trépied, une faucille, un croc, des effets
d’habillement. Il cache ces objets chez son père. Guillaume Riou, frère de la
personne volée, les reconnait et s’en empare. Mahé court après lui, prétendant
qu'ils ont été soustraits à son père par Françoise
Riou et Guillaume qui s’était armé lui tire un coup de
fusil.
Le 25 avril, un décret de prise de corps
est rendu contre Marguerite Cariou, présente, et contre Guillerm, Cotentin
Tromel et Joseph Le Bihan, fugitifs.
Enfin, au commencement de mai, la procédure
est, assez avancée pour, que le procureur du roi puisse déposer des conclusions
tendantes « à ce que par jugement le prévôt et le lieutenant soient déclarés
compétents pour faire et parfaire le procès prévotateur en dernier ressort, à
Mahé et Marguerite Cariou présents et à Marie Tromel, Corentin, Joseph Tromel
et Guillaume Ollivier, dit Guillerm, fugitifs. »
La sentence de
compétence fut rendue le 11 mai. Le 29 mai,
Corentin fut arrêté par des cavaliers de la maréchaussée de Quimper et écroué
le lendemain aux prisons de cette ville. Ces deux dates rapprochées révèlent d’une
manière certaine son arrestation non loin de Quimper. Que venait-il faire dans
un séjour si dangereux pour lui ?... Il faut reconnaître que Corentin n’eût pas
mérité le surnom de Finefont que
portait si justement sa sœur:
(1)Lettre de M. de Cosnoal (23 janvier
1753) à M. de Marais, procureur du roi de la maréchaussée.
« Vous me marquez de dire au
brigadier de Kimperlez d’aller mettre en liberté ces femmes qu’il avait
arrêtées comme complices de Marion du Faouët. Vous me permettez de vous dire
qu’il n’est plus en droit de les mettre hors prison, puisqu’elles ont été
conduites aux prisons de Quimper où sans doute vous les avez interrogées… »
(2)Il ne paraît pas que cette solennité
fût d’usage en Bretagne.
Le 8 juin, il est interrogé (1). Interpellé
sur l’assassinat de Jean, meunier à Pontbriant, il répond que loin de le
frapper, il l’a défendu contre sept hommes de Pontbriant, au nombre desquels
Gérard ; que dans la lutte son fusil a été faussé et qu’en effet il l’a porté à
réparer. Il nie toute participation à l’attaque dirigée contre Le
Breton, à la croix du Golen.
La sentence de compétence est rendue
contradictoirement contre lui, le même jour.
Enfin, le 6 octobre 1753, la sentence
définitive et sans appel est rendue ; en voici le dispositif :
« Condamne Ollivier Guilleret, Marie Tromel, Joseph
et Corentin Tromel et Vincent Mahé à être pendus et étranglés jusqu'à
ce que mort s’en suive, à la potence étant en la place publique de cette ville,
par l’exécuteur de la Haute Justice, et préalablement appliqués à la
question ordinaire et extraordinaire, lesdits Guillerm, Marie, Joseph, Corentin
Tromel, pour avoir révélation de leurs autres complices, a déclaré leurs biens
meubles et ceux dudit Mahé confisqués au profit de qui il appartiendra, et sera
la présente sentence exécutée en un tableau qui sera attaché en l’endroit
ordinaire dans la place publique par l’exécuteur .de la haute justice,
et a condamné les mêmes aux dépens du procès. »
Mahé n’était pas condamné à
la question, sans doute à cause de son âge.
Quant à Marguerite Cariou
elle était relaxée après avoir pu redouter pendant quinze mois une condamnation
capitale.
On lit au registre
destiné à référer les jugements (2) :
« Vincent Mahé, Marguerite Cariou, accusés de vols,
Marie, Joseph, Corentin Tromel et Ollivier Guillerm, aussi accusés de vols, fugitifs.
« La compétence adjugée à la maréchaussée, le 11 mai
1753. La compétence de Corentin, adjugée le 8 juin. »
« Règlement à l’extraordinaire rendu à
Quimper le 28 juillet. »
« Sentence prévôtale rendue à Quimper, le 6
octobre 1753, qui a condamné Marie,
Corentin et Joseph Tromel, Ollivier Guillerm et Vincent Mahé à être pendus et
étranglés par effigie, et renvoyé Marguerite Cariou. »
Dérision ! La prison n’avait pu retenir
Vincent Mahé et Corentin Tromel si longtemps recherchés ! Des cinq condamnés,
quatre avaient été sous la main de la justice : Vincent Mahé s’était
évadé trois fois, une fois de Glomel et deux fois de Quimper, Marion une fois
de Quimper, Guillerm une fois de Carhaix, et Corentin une fois de Quimper. En
tout, six évasions ! En vérité, les cheveux de Marion avaient une vertu magique
!...
Le jugement ordonne en outre que les nommés
Hélène Querneau ou Kernot, mère des Tromel, Marguerite Tromel, sa fille, Pierre
Le Floch, Etienne Prévost, Louis, Léveillé et Alice seront pris et appréhendés au corps pour être
conduits et écroués aux prisons royaux de Quimper, pour « être ouïs et interrogés
sur les faits résultant des charges et informations et autres. »
Le décret de prise de
corps ne paraît pas avoir été exécuté, puisque le registre des écrous ne
contient aucune mention concernant un seul des dénommés : il n’a été exécuté contre
eux aucun jugement par effigie ; et la procédure les concernant n’est
pas mentionnée aux registres des dépôts.
On peut affirmer qu’Hélène Kernot et sa
fille Marguerite n’ont pas été arrêtées ; leur complicité était certaine.
(1)Signalement : « Moyenne
stature, visage maigre, cheveux bruns, sourcils bruns, barbe châtain-clair,
yeux gris, nez droit, bouche grande, lèvre supérieure grosse. Justin d laine
brune, un blanc de laine dessous, culottes et guêtres de berlingue brune, bas
de laine, souliers. »
(2)Folio 12,B 824.
Pierre Le Floch, Étienne Prévost, nous sont
inconnus. Louis était Louis Tariot, que nous retrouverons plus tard. Au dire de
Marion, Léveillé était un enfant de cinq ans (1). Nous avons déjà dit que Alice
semble, être fille de Marion ; si c’est celle qui est née avant
1740, elle avait à ce moment, quinze ou seize ans. On peut croire que toutes
ces personnes, effrayées par la condamnation à mort de leurs parents ou complices,
quittèrent le pays avec eux.
Louis Tariot, seul, fut arrêté plus tard.
CHAPITRE V
I
Plus d'un an s’était
écoulé depuis l'exécution par effigie lorsque Marion reparut sur la
scène.
En quittant la prison de
Quimper, le 9 septembre 1752, elle avait couru aux environs du Faouët sans oser
pourtant rentrer dans sa maison.
Elle était sans argent et
il fallait s’en procurer, même pour fuir. Une bonne occasion se présenta : elle
n'était pas femme à la laisser échapper ; et c’est au mois de septembre 1752,
que M. de Gouyon la vit partageant sur la route une somme de cinq ou six cents
francs en or, et corrigeant ses complices mécontents de la part à eux faite
(2).
Marion faisait pour la
dernière fois acte d’autorité. Trop avisée pour ne pas sentir le
danger des monitoires publiés à ce moment même, effrayée du retentissement qu’allait
avoir ce dernier vol, elle se cacha quelque temps dans la paroisse de
Saint-Caradec-Trégomel.
Le gendre de Mme de
Stanghingan nous renseigne sur la vie qu’elle menait à ce moment. Le 15 octobre
1752, il écrivait du château de Kermerrien (paroisse de Saint-Caradec-Trégomel)
« Jeudi dernier, il fut
pendu deux hommes à Hennebont, l’un desquels appelé Caudan, du bourg de Plouay,
était des amis particuliers de Marion du
Faouët (3) ; celle-ci n'est pas encore damnée mais fort en peine : les archers
la suivent à la piste : elle a séjourné quelque temps dans cette paroisse
depuis son évasion des prisons de Quimper ; les archers l’y vinrent chercher le
lendemain qu’elle en fut sortie. »
La situation n’était plus
tenable. Marion le comprit enfin et disparut : Mais il ne semble pas qu’elle se
soit beaucoup éloignée du Faouët, puisqu'elle y fit une courte apparition, en janvier 1753 (4).
Peut-être est-ce à ce
moment qu’elle transporta l’exercice de son « industrie » à Saint-Thois et Laz, sur la
route de Quimper à Carhaix ? Les noms de ces deux paroisses ne se lisent pas
dans les pièces de procédure et dans les sentences qui nous restent ; mais il
ne semble pas douteux que Marion n’ait séjourné dans ce pays. Cette retraite
était bien choisie ; le pays était de difficile accès ; les monitoires n’ayant
pas été publiés dans ces paroisses, les habitants n’étaient pas tenus à
révélation ; et Marion pouvait compter même sur la terreur de son nom pour obtenir
le silence.
Le nom de Marie-Yvonnic du Faouët est
encore répété au fond de ces campagnes. Un rocher situé au bord de la route de
Quimper à Châteauneuf-Du-Faou, à 9 kilomètres de Briec, porte le nom de
Karrec-al-Laër (rocher du voleur) ; et c’'est là, où un lieu voisin nommé
Ar-Hars-Fao (la haie des hêtres), que Marie-Yvonnic se tenait d’ordinaire.
(1)Interrogatoire
de Marion le 24 mai 1755.
(2)Voir ci-dessus
page 6
(3)La procédure
suivie contre Pierre Caudan, condamné le 30 août 1752, par la sénéchaussée
d’Hennebont, se retrouve complète aux archives de Vannes ; mais le nom de
Marion du Faouët n’y apparaît pas. Les
condamnations devaient être exécutées dans le jour (ordonnance de 1670, titre
25, article 21). Mais dans l’affaire il y avait appel de droit, le jugement
n’étant pas prévôtal.
(4)Interrogatoire
de Corentin le 8 mai 1753.
Elle ne volait pas
dans les fermes : elle se contentait de détrousser les voyageurs attardés,
mais sans exercer sur eux de violences graves ; on ne l’accuse d'aucun
meurtre ; elle empruntait quelquefois de l’argent que personne n’osait lui
refuser ; et, le terme venu, remboursait exactement ; elle délivrait comme laissez-passer des couteaux,
des étuis, etc. Parfois elle réquisitionnait de la viande et .du
cidre ; elle aimait la bonne chère. A ce portrait de Marie-Yvonnic du Faouët,
qui ne reconnaîtrait Marionnic du Faouët ?
On ajoute qu’au lieu de dormir sous une
hutte de branchages ou dans le creux d'un rocher, et pendant que ses associés
se reposaient à Karrec-al-Laër, elle-même descendant un quart de lieue plus
loin, vers Châteauneuf-du-Faou, au village de Pen-ar-Choat, obligeait le maître
de la maison à se lever, prenait sa place au lit conjugal et dormait tranquille
et sans souci.
Combien de temps a-t-elle passé dans ces
parages ? C’est ce que l’on ne peut dire ; mais d’après les souvenirs
encore vivants à Saint-Thois, Marion ne se contenta pas de pousser quelques pointes du Faouët en cette
paroisse distante, au moins de dix lieues, mais s’y établit pour un .temps-assez
long (1).
Vint-il un jour où Marion
put craindre que sa nouvelle retraite fût découverte ? Trouva-t-elle
difficilement à vivre sur ces routes peu fréquentées ? Songea-elle enfin à exécuter la double sentence
de bannissement qui pesait sur elle ?... C’est ce que nous ne savons pas.
Toujours est-il qu’elle s’éloigna définitivement, et près de deux ans passèrent
sans qu'on entendit parler d’elle.
II
En septembre 1754, Marion fut arrêtée à
Nantes comme vagabonde, et enfermée. La marque qu’elle portait sur l’épaule la
signalait comme reprise de justice. Fit-elle imprudemment savoir qu’elle avait
été condamnée à Rennes? Les officiers royaux de Rennes apprirent-ils son arrestation
aux juges de Vannes qui les avaient interrogés en 1747 ; cet avis fut-il
transmis à Quimper ? La maréchaussée n’avait su ni arrêter ni garder les
complices de Marion et elle-même : tint-elle à honneur de s’en emparer encore,
et avait-on envoyé son signalement dans la province ? C’est ce que les pièces
trop rares qui restent ne nous apprennent pas.
Quoiqu’il en soit, le 17 mai 1755, Marion était réintégrée aux prisons de
Quimper. Le lendemain, elle subissait devant le lieutenant prévôt de la
maréchaussée un premier interrogatoire, qui n’a pas été conservé. Le 24 mai,
elle en subissait un autre (2).
On peut s’étonner que Marion Finefont n’ait pas songé à
cette précaution si simple, si habituelle et si souvent utile aux malfaiteurs :
changer de costume. Elle comparait à Quimper portant la même coiffure et des
vêtements semblables à ceux qu’elle portait à Vannes, en 1748.
A cette époque, la prescription pour crimes
n’était pas de dix ans comme aujourd'hui, mais de vingt ans. L’interrogatoire
put donc passer en revue tous les vols et autres crimes venus à la connaissance
du ministère public depuis son début en 1740, et qui n’avaient pas été jugés à
Rennes et à Vannes.
Marion nie toute participation aux crimes
reprochés à Vincent Mahé, à son frère Corentin, et à Guillerm. Elle dit même qu’elle
« n'a pas eu connaissance qu’aucun d’eux ait commis aucun vol ni aucun fait
sujet à répréhension. »
Elle avoue qu’elle connaissait
Guillerm depuis quelques mois et ajoute qu’ils allaient, se marier
quand ils ont été arrêtés.
(1)Ces renseignements me sont donnés par
un ecclésiastique, originaire de Saint-Thois ; son bisaïeul paternel qui
aurait aujourd’hui 150 ans avait vu Marie-Yvonnic, autrement Marion du Faouët.
(2) Coïncidence singulière : c’est
ce jour même que Mandrin était roué à Grenoble.
L'arrêt de compétence fut rendu le jour
même.
La procédure s’achève, et Marion est
interrogée pour la dernière fois le 2 août.
Elle avoue qu’elle a été fustigée et marquée
à Rennes pour un vol simple ; elle dit qu’elle a été poursuivie à Vannes et
relaxée. Elle a bien soin de taire, comme elle l’avait fait le 15 juillet 1752,
qu’elle a été deux fois bannie. Peut-être espérait-elle s’en tirer, comme à
Vannes, avec une simple condamnation au bannissement, que cette fois (sans doute),
elle eut prise au sérieux. Mais ce dernier espoir s’évanouit : le sénéchal,
Maître Hervé-Gabriel de Silguy, qui l’interroge, lui montre l’extrait de la
condamnation prononçant contre elle le bannissement perpétuel de la province.
Dès lors elle ne peut plus douter du sort qui l’attend ; mais elle ne perd pas
son sang-froid.
Interrogée sur le vol Perrot, elle fait
remarquer, avec raison, que ce fait a été l'objet de la condamnation
prononcée à Rennes. Interrogée sur le vol Douarin, elle répond : « Le Douarin
est trop connu pour un gueux et un ivrogne, pour que l’on puisse croire que,
dans quelque cas que ce soit, on se soit adressé à lui pour avoir de l’argent.
»
L’interrogatoire comprend tous les faits que
nous avons rappelés et quelques autres vols de même nature qui sont retenus
dans le jugement. Il y a en tout
une vingtaine de faits.
Il est superflu de dire que
les vols « avec attaque » et autres et l’incendie retenus dans le jugement
prévôtal ne sont pas les seuls crimes de Marion ; et il est bien certain que le plus grand nombre de ses méfaits n’a
pas été poursuivi. Ainsi pas un seul des vols commis à Saint-Thois n’est visé
dans les pièces. Quand une poursuite s’exerce après dix et quinze années, que
de témoins ont disparu, surtout lorsque les victimes ont été des étrangers
comme les colporteurs que Marion dévalisait!
Quelques heures après, la
sentence est prononcée ; en voici le dispositif :
« Pour réparation de tout quoy (le siège) a condamné la
dite Marie Tromel à être pendue et étranglée jusqu’à ce que mort s'ensuive à
une potence qui sera à cet effet plantée
en la place du Châtel en cette
ville par l’exécuteur de la haute justice.
« Ordonne qu’elle sera préalablement appliquée à la
question ordinaire et extraordinaire, pour avoir révélation de ses complices,
et a nommé pour Commissaire pour
assister à la question avec le rapporteur, Maître de Lécluze,
conseillé... » (1).
Le bruit de la condamnation se répandit en
un instant par toute la ville. Dans l'après-midi, l’exécuteur dressa la potence
sur le Tour du Châtel, vers
l'angle nord-ouest, en avant de la rue du Guéodet, au point de la place le plus
en vue (2).
Quels étaient pendant ces funèbres apprêts
les sentiments de Marion ? Le regret de ses fautes qu’elle avait témoigné
autrefois s’était-il changé en un repentir sincère ? Avait-elle enfin compris que, selon ses expressions, son heure était venue ?... On
peut le présumer, si les paroles que nous allons rapporter sont exactes : et le
récit qui nous a été fait nous inspire toute confiance.
L’exécution était annoncée pour six heures
du soir ; mais, longtemps avant, la foule remplissait le Tour du Châtel. C’était
à qui verrait une fois Marion du Faouët, à qui entendrait ses dernières paroles
: on se disputait les premières places autour de l’échafaud, et la Maréchaussée
avait peine à contenir la foule. A six heures, Marion monta les degrés de l’échafaud.
Des sifflets, des huées, des imprécations l’accueillirent. Des milliers de
visages étaient tournés vers elle ; la malheureuse pouvait lire sur les uns une
curiosité cruelle, sur les autres la haine née de la peur ; pas un ne lui
laissait voir une ombre de pitié.
(1)On lit dans le registre
des jugements : « Marie Tromel, dite Finefont ou Marion du Faouët,
accusée de vols avec effraction extérieure et intérieure, d’attroupements, de
vols et d’attaques sur les grands chemins.
« Jugement prévôtal
rendu à Quimper, les 2 août 1755 qui condamné ladite Marie Tromel à être pendue
et étranglée. Exécutée le même jour à six heures de relevée.» (B 824,
Folio 13 V°).
(2)Prenez l’axe de la rue
du Guéodet et celui de la rue Royale actuelle : c’est au point
d’intersection de ces deux lignes que se dressait la potence. C’est au même endroit
que fut dressée la guillotine en 1793.
Marion fait signe qu’elle veut parler. A l’instant
la foule tout à l’heure agitée et bruyante demeure immobile et retient son
souffle. Le silence n’est troublé que par les tintements lointains d’une cloche
: c’est la cloche de Saint-François qui, selon le vieil usage, appelle à la
prière pour la criminelle qui va mourir. Alors Marion d’une voix ferme :
« Pères et mères qui m’entendez, gardez et enseignez bien
vos enfants. J’ai été dans mon enfance menteuse et fainéante. J’ai commencé par
voler un petit couteau de six liards. Après, j'ai volé des
colporteurs, des marchands de bœufs : puis j’ai réuni une bande de voleurs.
Voilà pourquoi je suis ici. Redites cela à vos enfants ; et que du moins mon exemple
serve de leçon aux autres. » (1).
Un instant après, justice était faite. La
foule s’écoulait silencieuse ; et plusieurs, sans pitié pour Marion vivante,
accouraient à l’appel de la cloche, et s’agenouillaient dans la Chapelle, des Agonisants où les
Cordeliers priaient pour elle (2).
Avant la nuit, le corps de Marion fut
détaché de la potence et porté, à la voirie, la sépulture ecclésiastique étant
refusée aux suppliciés.
III
Comment Marion avait-elle subi la question ?
Il semble que son énergie se soit démentie à cet instant suprême et qu’elle ait
révélé comme complice Louis Tariot, contre lequel un décret de prise de corps
avait été décerné, comme nous l’avons vu, dès le 6 octobre 1753.
Arrêté loin de Quimper, au mois de mars
1756, Louis Tariot fut amené aux prisons de cette ville, d’ordre du Procureur
général ; il y entra, le 5 avril (3). Le 11 du même mois, le procureur du Roi
de la Maréchaussée l’interrogea (4).
Louis Tariot avait 28 ans, il était
originaire de la paroisse de Pédernec (évêché de Tréguier, aujourd'hui canton
de Bégard (Côtes-du-Nord) ; ses parents y habitaient encore au village de
Mandé, et lui même y avait son domicile. Tout, jeune, à Corlay, il s’était
engagé comme soldat dans le régiment de Rohan, infanterie ; mais, après dix-huit
mois, il avait été réformé parce que alors il n’avait pas la taille : il s’était
fait chaudronnier ambulant.
Dans son interrogatoire, il reconnait que,
pour l'exercice de son industrie, il est venu souvent au Faouët et qu’il a
parcouru les canions voisins, qu’il a pu, comme beaucoup d'autres, rencontrer
Marion, ou quelques-uns de ses gens, dans les auberges ou les foires ; mais il
soutient qu’il ne les connaît pas et n’a aucune relation avec eux. Tariot
répond comme un homme sûr de son innocence et le procureur du Roi de la
Maréchaussée étonne un peu quand il conclut l’interrogatoire en
reprochant à Tariot « de n’avoir pas dit la vérité » et en disant que « le contraire
est et lui sera prouvé. »
(1)Une habitante de Quimper, née en 1770, recueilli ces propres paroles d’une personne
qui avait assisté à l’éxécution et elle les a souvent répétées et toujours dans
les mêmes termes à ses petits enfants.C’est d’eux-mêmes que je les tiens. Le
mensonge et la fainéantise étaient, avons-nous dit, d’après d’autres
renseignements, les défauts de Marion enfant.
(2)La chapelle Notre-Dame de Vertu dite
des Agonisants était appuyée en appentis contre le mur nord de l’église du
couvent de Saint-François. La cloche sonnait
pour annoncer l’agonie des fidèles et au moment des éxécutions capitales. Voir notice sur les
Nécrologes des Cordeliers. Bulletin de 1884 page 40.
(3) avril 1756 : « Vous
geollier de Quimper, estes chargé de la personne de Louis Tariot et ce, en
vertu d’ordre de Monseigneur La Chalotay (sic), procureur général du 24 du mois
de mars et arrivé en cette ville le 5 avril, présent mois. Signé sur le
registre Le Goffe.
(4) Archive départementale : B.10.
Carton.
Le 22 avril, le procureur du Roi requiert la
déclaration de compétence prévôtale, et prend soin de viser (c’est
son grand argument) « le procès-verbal de torture de Marie Tromel, portant
charge contre Louis Tariot. »
Le 30, l’inculpé est interrogé, cette fois
par le siège. II persiste dans ses premières réponses, et s’explique sur un
fait nouveau : « S’il a acheté des étoffes pour se faire un habit chez le sieur
Brizeux, au Faouët, l’argent qu'il avait, en poche provenait de son travail. Du
reste, il récuse la compétence prévôtale, comme n’ayant rien fait qui puisse le
commettre au prévôt. »
Quoiqu’il en soit, la sentence de compétence
est rendue et notifiée le même jour : le siège se fonde sur ce motif principal
que Tariot était complice de Marion. Mais un arrêt du Parlement allait annuler
cette décision et en renvoyer l’instruction au juge criminel ordinaire. On lit
en effet dans le registre des jugements prévôtaux la mention suivante :
« Louis Tariot, accusé de complicité avec
Marié Tromel, René Penhoat, id., et de vols et attaques sur les grands chemins
avec attroupements. » Compétence adjugée le 30 avril 1756.
« René Penhoat accusé de vol avec
effraction en l'église de Notre-Dame
de Bulat. Il y a eu arrêts de la cour du 10 avril 1756, qui a réuni les
accusations portées contre ces deux particuliers et autres et les a réunis au
testament de mort (c'est à-dire au procès verbal de l'exécution) de Jean Meul,
et renvoyé le tout devant M. le Lieutenant criminel du présidial de Quimper, où
la procédure a été déposée, le 10 juillet 1756. »
Quel fut le résultat de cette instruction ?
C’est ce que nous ne savons pas, la procédure n’existant plus aux
archives. Quoiqu’il en soit, l’affaire Meul n’avait pas été jugée
prévôtalement. Jean Meul n’était pas complice de Marion ; et le Parlement, en
joignant la procédure Tariot et Penhoat à la procédure Meul, jugeait que ces
deux individus n’avaient pas fait partie de la bande dont Marion était le chef:
Après cette dernière inscription, on cherche
en vain aux registres de la maréchaussée quelque mention se rapportant à la
troupe de Marion. Tous ses complices mentionnés plus haut : Olivier Guilleret,
Mahé, ses deux frères condamnés avec elle, le 6 octobre1753, sa mère, sa sœur,
sa fille Alice, Pierre Le Floch, Etienne Prévost, Leveillé, décrétés
d'accusation le même jour, ont disparu. Parmi les nombreux affiliés de cette
bande qui, à ses beaux jours compta au moins une quarantaine de personnes,
aucun ne s’est jugé digne de prendre la succession de Marionnic Finefont et d’essayer
de la continuer.
CHAPITRE VI
I
Telle est l'histoire vraie de Marion du
Faouët.
C’est un étrange spectacle que celui de ces
bandes de voleurs organisées et opérant au grand jour dans un état de
civilisation, avancée. Le dernier siècle a produit deux voleurs
devenus historiques, et les noms de Cartouche et de Mandrin sont présents à
toutes les mémoires. Cartouche, le fin et madré voleur, employant les
déguisements, les ruses et les fausses clés pour pénétrer dans les maisons ;
Mandrin, le brigand, écumeur des grandes routes, rassemblant, disciplinant une
petite armée et finissant par assiéger des villes comme Beaune et Autun. Marion
du Faouët, dans sa sphère plus modeste, ne peut être comparée à ces deux
scélérats ; mais il y a en elle du Cartouche et du Mandrin ; fine et rusée
comme le premier, elle était audacieuse comme l'autre.
Mais, au lieu que Mandrin se plaisait au
carnage même inutile, Marion n’a pas versé le sang et a empêché de le répandre.
Pas un homicide ne lui est imputé, et elle n’a même pas été poursuivie pour
complicité du meurtre commis par son frère.
En l’accusant de plusieurs assassinats,
les enfants de ceux qui n'avaient pas su se défendre d'elle, l'ont calomniée.
Ils auraient dû se dire que, si cette femme arriva à ce degré d’audace et de puissance, que nous avons fait
connaître, la faute en était un peu à leurs pères. On ne peut, en effet, se
persuader que si un des nombreux marchands, bouchers ou autres, qu’elle
a arrêtés sur les routes, avait, à la première sommation, répondu par un coup
de pistolet, Marion n'eût été rendue plus circonspecte ! Et Marion
intimidée perdait toute autorité.
Une chose qui étonne encore plus, s’il
se peut, c'est l’impunité laissée pendant au moins sept années à cette
étrange personne. Quelles que fussent les difficultés de communication, comment
admettre que pendant tant de temps la maréchaussée ne se soit pas émue des vols
commis par Marion ? Elle courait les foires, les pardons ; elle n’était ni
introuvable, ni insaisissable : la preuve, c'est que, lorsqu’on l’a
sérieusement cherchée, on l’a arrêtée trois fois. Il est admirable surtout qu’à
sa sortie de la prison de Vannes, bannie deux fois, elle ait pu vivre et résider
tranquille dans sa maison du Faouët pendant près de quatre ans.
Quel qu'ait pu être le dévouement de ses
favoris, Pezron, Nicolas, Gargouille, Jeannot ou Guillerm, il semble que, de
tous les complices de Marion, les plus utiles furent la peur et la faiblesse
des uns, et l’indifférence de la force publique chargée de la sûreté des grands
chemins. Cette faiblesse a paru si extraordinaire que la postérité n’en
a trouvé qu'une explication : Marion était sorcière : elle avait une tarière enchantée dont elle
perçait un arbre ; et elle en faisait couler une liqueur délicieuse, un philtre, qui endormait les archers
! (1)
Ainsi la Maréchaussée ne sait ou ne veut pas
l’arrêter.... mais ce n'est pas tout ! Marion avait-elle aussi des philtres pour les geôliers et
les juges ? Les geôliers ne savent garder ni elle ni ses hommes ; les juges ne
savent pas la juger. Au moins a-t-elle trouvé en eux, la première fois une
extrême indulgence, la seconde fois une insigne faiblesse:
En 1746, vagabonde avec attroupement, elle
est poursuivie pour vols sur des chemins publics. Les juges royaux d’Hennebont
sont incompétents à raison et de la qualité
de l’accusée et de la nature du crime. Ils se saisissent pourtant et prononcent la peine
de mort. Qu’importe-t-il ? L'appel est de droit, et le Parlement va réformer la
sentence et punir cette voleuse de grands chemins, déjà chef de bande, de la
peine du larcin et de la filouterie. Il y ajoute, il est vrai, la peine du
bannissement, mais cette peine est illusoire puisque la force publique n’en
assurera pas l'exécution.
L’année suivante, à Vannes, que voyons-nous
?... Marion cette fois est jugée prévôtalement. L’accusation de vol (chose
étrange quand on lit la procédure !) s’évanouit. La rupture de ban, les menaces
de mort ne sont pas punissables pour les raisons que j’ai dites ;
mais le vagabondage avec attroupement reste et le Présidial relève une espèce d’escroquerie
résultant de l’émission du faux écu de six livres. Eh bien ! Il va trouver pour
cette reprise de justice, dangereuse au premier chef, des circonstances atténuantes ! I1va adoucir en sa faveur
la peine portée contre les femmes pour la première fois vagabondes : il la
bannit tout simplement au lieu de la séquestrer. Faiblesse inexplicable, fatale
au pays, que Marion désolait, aux complices nouveaux qu’elle allait
compromettre, et surtout à elle-même qui seule
devait porter la peine des méfaits commis par la bande enrôlée sous
son obéissance !
Marion séquestrée à l'hôpital général eut
trouvé là de ces femmes angéliques qu’on ose aujourd’hui chasser des
hôpitaux, parce qu’elles rappelaient le malade à la pensée de Dieu
et l’exhortaient à demander le prêtre. Elles l’eussent ramenée,
comme elles en ont ramené tant d'autres, à l’ordre et au travail. Elles lui
auraient rappelé les enseignements religieux qui avaient bercé son enfance, et
qu’elle méconnaissait dans sa vie sans en avoir pourtant perdu toute mémoire ;
et la religion, en pacifiant et en purifiant son âme, eût fait lever les germes
des bons sentiments qui restaient encore au fond de son cœur, quelque perverti
qu'il fût.
(1)Je ne voudrais pas faire outrage à la
mémoire de la Maréchaussée, mais le souvenir de ce breuvage mystérieux amène
naturellement certain commentaire que je ne répèterai pas.
I I
Je ne prétends pas me faire le panégyriste
de Marion du Faouët ; mais il y a un côté de son caractère qu’il
faut peindre, sous peine de laisser son portrait incomplet.
J’ai dit qu'elle eut dans sa vie des élans
de bonté et de reconnaissance.
Elle élevait ses enfants lorsqu’un
philosophe, son contemporain, envoyait les siens à l'hôpital. Quand elle
recevait et soignait chez elle la pauvre mendiante de Plouyé, délaissée par
tous, elle donnait l’exemple de la charité due au malheur et à l’indigence.
Cet acte de charité n'est pas isolé dans sa vie : plus d’une fois, dit-on, le
produit de ses vols a passé aux mains de quelque pauvre famille. « Elle
dépouillait les riches pour enrichir les pauvres. »
Enfin, au milieu de ses égarements, elle
gardait au fond du cœur un noble sentiment, celui de la reconnaissance.
M. Jaffray, dont les sœurs avaient recueilli Marie Tromel enfant,
traversait un soir à cheval le bois de Kersabiec, aux environs de Plouay ;
quatre hommes l’arrêtent, lui bandent les yeux, et le conduisent dans le fourré
à une hutte de feuillage, où, disent-ils, ils trouveront leur chef. Une femme
arrive : C’était Marion. Elle a reconnu M. Jaffray ! Elle fait retirer ses
hommes ; elle tombe toute en larmes aux pieds de son prisonnier, lui baisant
les mains, le suppliant de lui pardonner et l’appelant son bon maître. M. Jaffray,
qui ne la reconnaissait pas, ne comprenait rien à cette scène ; alors Marion se
nomma, lui dit « en pleurant, qu’elle était bien malheureuse de n’avoir
pas suivi ses conseils et ceux de ses sœurs.» et l’assura qu’il ne lui
arriverait rien de mal. Elle servit à souper à M.Jaffray, fit apporter de la
paille fraîche pour qu’il pût reposer, et veilla auprès de lui jusqu’au matin.
A la première heure du jour, elle le reconduisit jusqu’à la lisière
du bois et lui remit un petit sifflet, lui recommandant de le présenter aux
hommes qui pourraient l’arrêter à un autre voyage. En le quittant,
elle le supplia seulement de garder le secret de ce qu’il avait vu. M. Jaffray
n’a conté cette aventure qu’après la mort de Marion (1).
Mme de Stanghingan avait, et très justement,
interdit sa porte à sa terrible filleule. Un jour, cette dame allait à la messe
à Meslan, Marion parut sur la route et la supplia d’accepter une bague d’étain
qui lui servirait de sauvegarde. Mme de Stanghingan refusa d’abord ; mais il
lui fallut céder aux pressantes instances de Marion.
M..Jégou du Laz, vieux gentilhomme dont la
charité est restée légendaire, habitait le château de Trégarantec (paroisse de
Mellionnec). Un jour, revenant de porter des secours à une pauvre famille, il
traversait un de ses bois. Une femme inconnue de lui l’accosta et
lui- dit : « Monsieur le Comte, vous êtes bon pour tous, les méchants comme les
autres ; mes parents même, que vous ne connaissez pas, vous ont des obligations.
Je serais fâchée qu’il arrivât à vous ou aux vôtres quelque peine à cause de
moi. Voici un sauf-conduit : avec lui, vous pourrez passer sur les routes, de
nuit comme de jour. » Et elle remit à M Jégou un étui de bois ; A ces derniers
mots, il reconnut Marion il essaya de lui faire quelques représentations ; mais
elle, l’interrompant : « Mon heure n’est pas encore venue » et elle
disparut (2).
(1)Ce fait doit se placer aux premiers
temps de la vie de brigandage de Marion, et avant que sa réputation fût venue
jusqu’à M.Jaffray : autrement il l’aurait reconnue sans peine.
(2)Ce fait est raconté dans une notice
par deux gentilshommes bretons imprimée à Saint-Brieuc (Prudhomme, 1864). Il se
place avant 1748. En effet, l’auteur dit, que quelques années plus tard, M. du
Laz étant à Vannes apprit que Marion y
était en prison. Poussé par sa charité, il alla la voir. Et, dit l’auteur,
« ses pieuses exhortations contribuèrent à faire passer dans son cœur le
repentir des crimes qu’elle avait commis.
En quoi l’auteur se trompe. Comme nous
l’avons vu, à peine mise en liberté à Vannes, elle reprit son train de
débauches et de vols.
Voilà des faits dont la postérité n’a
pas tenu compte à Marion ; sa mémoire vit encore au Faouët, à Guémené et aux
environs ; mais elle y est exécrée. Son nom, au Faouët, est devenu une injure :
il n’est pas rare, me dit-on, que les gens de la campagne, quand ils ont
dispute avec ceux de la ville, les traitent de « race de Marionnic ».
Ce nom est entré dans cette
imprécation : « Marionnic
Finefont gant an diaoul ; e faut d'oc'h mont ? » ce
qui veut dire : « Marionnic Finefont est allée au diable, voulez-vous
aller avec elle ? » D'autres fois, vous entendrez dire, quand
passe une femme de tournure suspecte : « Voilà une Marie Finefont ».
III
Il était naturel de croire que la poésie
populaire avait célébré Marion. J’ai donc fait rechercher au Faouët, Gourin,
Guémené, Carhaix, quelque complainte bretonne racontant son histoire ; ces
recherches n’ont pas eu le succès que j’espérais ; mais notre Président, M.
Vicomte Hersart de la Villemarqué a bien voulu m’adresser et traduire pour moi
la ballade suivante inédite, qu’il a recueillie en 1840, aux environs de Quimperlé
:
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MARI AR CHARLEZ 1.
Entre Karahez ha Montroulez Ma ar plac’h
koant Mari ar Charlez 2. Gand
eun tokik kastor war hi fenn, Hag eur c'hleze dir en hi barlen. 3. Hag
hi daou gired enn he c’hichen, Unan a zo du, ann all zo gwenn. 4. Markiz
ar Rivier a lavare Da Vari ‘r Charlez, ann deiz a oe
: 5.
« Eurvad d’hoc’h-hu, Mari ar Charlez ; Hui vo va
c’homer e Montroulez ? 6.
« Ha penoz a ieffenn-me gan-ec'h, Ha bout ann
arserien war ma lerc'h» 7.
« Me ho lakaio war ma barlen ; M'ho tifenno ouz ann arserien.
» 8.
Markiz ar Rivier a lavare E Karahez, ha pan arrue : 9.
« Ha iec'hed ha joa barz ar
ger-ma; Pelec’h e’nn hostaliri vrasa
?» 10.
« Pelec'h_e'nn
hostaliri vrasa, Ha ma ienn-me enn hi da leina.» 11. « Ha
ma ienn-me da leina enn-hi Mari ar Charlez a zo
gan-i. » 12.
« Gant-i ar plac'h koant Mari‘r
Charlez, Zo ont da gomer da Vontroulez. » 13.
Markiz ar Rivier a lavare Barz e
Montroulez pan arrue : 14. « Ha
iec'hed ha joa barz ar ger-ma ; Na pelec'h eo ar prizon ama ? » 15.
« Ar plac'hik koant Mari ar Charlez Zo ont d'ar prizon da Vontroulez.» 16. Mari ar Charlez p' e deuz
klevet, Da varkiz ar
Rivier deuz laret : 17. «
Markiz, markiz, mam bije gouiet, Birvikenn tamm n'am.bije
debret.» 18. « Me
nije laket da wad ker ien 'Vel ma je an
houarn pe ar vein. » 19. « Me a meuz diou c'hoar
barz ar ger-ma, Prijent ket pleg' ho fenn da wela; 20. «
Prijent ket pleg' ho fenn da wela, 'Vit gwelet
krouga ho c'hoar hena.» 21.
« Ha ! dra sur, ma karje va,
lezvamm Bout
roet d'in ma boed, deuz ma ezomm, » 22. « Me
na vije ket sur bet kavet Tri de' korn ar parkik banalek,» 23.
« Tri de' korn ar parkik banalek, Heb dibri nag eva man ebet !» 24.
« Entre Karahez ha Montroulez, Ez euz eur bod koat karget a zrez.» 25. «
Liesoc'h a benn marv a zo enn han Vit na neuz er garnel, er ger-man» 26. « 'Vit
na neuz er.garnel, er ger-man; Ha me meuz sikouret ho lazan. » 27.
Mari ar Charlez a lavare E barr ann huelan, pa bigne : 28.
« Me ne refenn forz demeuz mer
vel, Mar mije eun darn deuz ma gou
lenn» 29. « Me
garfe kavet kalon ma zad Etre ann douar ha plant.
ma zro ad !...» |
MARIE LA GALANTE 1.
Entre Carhaix et
Morlaix habite la fille Marie la Galante 2.
Elle porte un
petit chapeau de castor sur la tête et une épée d’acier au côté 3.
Et elle est suivie
de deux chiens courants dont l’un est noir et l’autre blanc. 4.
Le marquis de
Rivière disait à Marie Galante ce jour là : 5.
« Bonheur à
vous, Marie Galante ; voulez-vous être ma commère à Morlaix ? » 6.
« Et comment
irais-je avec vous quand les archers sont à mes trousses ? » 7.
« Je vous
prendrai entre mes bras et je vous défendrai des archers. » 8.
Le marquis de
Rivière disait en arrivant à Carhaix : 9.
« Bonne santé et
joie en cette ville; où est la plus grande hôtellerie? » 10. « Où est la plus
grande hôtellerie, pour que j'y aille diner ? » 11. « Pour que j’y aille diner : Marie la
galante est avec moi 12.
« Avec moi la jolie fille Marie La galante qui va pour être
commère à Morlaix. 13. Le marquis de Rivière disait en arrivant à
Morlaix : 14. « Bonne santé et joie en cette
ville : et où est la prison ici ? » 15. « C'est la jolie
fillette Marie La Galante
qui va là en
prison à Morlaix » 16. Marie la Galante entendant cela,
dit au marquis de Rivière : 17. « Marquis, marquis, si j'avais su,
je n'aurais jamais mangé morceau. » 18. « Avant que j'eusse 'rendu ton sang plus
froid que le fer ou la pierre 19. « J'ai deux sœurs à la maison qui ne daigneraient pas baisser la tête pour pleurer » 20. «Qui ne daigneraient pas baisser la tête pour pleurer en
voyant pendre leur sœur aînée.» 21. « Ah! certes, si ma belle-mère m'avait donné ma
nourriture selon mes besoins; » 22. « Je n'aurais pas été trois jours au coin d'un
champ de genets, » 23. « Au coin d'un champ de genêts, sans boire
ni manger ! » 24. « Entre Carhaix et Morlaix, il y a un
fourré rempli de ronces ; » 25. « Où il y a plus de tètes de morts qu'il n'en est dans l'ossuaire
de cette ville; » 26. « Qu'il n'en est dans l'ossuaire de cette ville, et j'ai
aidé à les tuer. » 27. Marie la Galante disait
en montant le dernier degré de la potence : 28. « Peu m'importerait de mourir, si j'obtenais une partie
de ma demande : » 29. « Je voudrais tenir le cœur de mon père, entre la terre
et la plante de mon pied
!... » |
J’ai peine à reconnaitre Marion du Faouët
dans l’héroïne de la ballade portant presque le costume de Melle de Montpensier
pendant la Fronde ; mais passons sur cette fantaisie du poète : d’autres et
plus sérieuses objections se présentent.
Comment l’auteur de la ballade, qui devait
être contemporain et compatriote de « Marie La Galante », a-t-il pu, s’il chante
Marion du Faouët, se méprendre sur le lieu de sa naissance, de ses crimes, de
son jugement et de son exécution ? La méprise sur le lieu de sa naissance
serait d’autant plus impardonnable que Marion était toujours de son temps nommé
Marion du Faouët. Je
sais bien que, depuis Homère et probablement avant lui, la géographie a été,
comme le reste, soumise à l’imagination des poètes populaires. Qu’il
leur soit permis de changer le théâtre des évènements pour le rapprocher des
lieux où ils chantent, et par là intéresser leurs auditeurs, rien de mieux !
Mais, sous peine de perdre toute créance, ils ne peuvent le déplacer de manière
à choquer l’évidence.
Le vieux chanteur qui, en 1840, chantait
cette ballade à M. de la Villemarqué avait pressenti cette critique ; aussi,
subordonnant l’histoire à la fiction, affirmait-il que Marion du
Faouët avait eu longtemps son repaire dans le bois du Squirriou (paroisse de Berrien)
entre Carhaix et Morlaix. Cette allégation est
absolument démentie par la procédure (1).
L’héroïne de la ballade attribue
ses maux et les crimes qui en ont été la suite au second mariage de son père.
Marion du Faouët a vu au contraire mourir son père et se remarier sa mère ;
mais ces deux femmes vivaient ensemble et en bonne intelligence ; et Marion n’avait
à se plaindre ni de sa mère, trop complaisante pour elle, de sa sœur, ni du
frère issu du second mariage, puisqu’elle les avait enrôlés dans la
troupe qu’elle commandait.
Impossible, à mon avis, de concilier les
faits de la ballade avec ceux qui nous sont appris par la procédure.
IV
Mais n'y aurait-il pas eu, à une époque
rapprochée de celle où vécut Marion, mais avant elle, et de l'autre côté de
Carhaix, au voisinage du Squirriou, par exemple, une autre voleuse de grand
chemin du nom de Marie ? Celle-ci aurait-elle tué, assassiné ? La
postérité aurait-elle confondu les deux Maries ? Et la dernière aurait-elle
ajouté à sa renommée, comme un sanglant héritage, la renommée de sa devancière
?
Notre savant confrère M. Luzel, s’il n’a pas
résolu le problème, que du reste il ne se posait pas, en a du moins préparé la
solution.
Au tome I de ses « Gwerziou Breiz-Izel », chants
populaires de la Basse-Bretagne (2) il annonce un gwerz recueilli dans l’évêché de Tréguier
(3) sous le titre de Maria Charlès.
Au tome II, il donne deux variantes de ce gwerz sous le titre de « Marguerite Charlès » (4) et un autre gwerz faisant suite au premier et
intitulé « les Rannou ».
La première ballade est l’histoire d'une
voleuse de grand chemin qui exerçait son industrie dans le triangle formé par
Carhaix, Morlaix et Lannion. Ce territoire comprend « la lieue de grève », à l’endroit
où la route de Morlaix à Lannion contourne la baie Saint-Michel.
(1)De même M. de Lescoët, procureur du
roi à Quimperlé, qui serait aujourd’hui centenaire, disait à M. de la
Villemarqué que Marion était toujours accompagnée (comme dans la ballade) de
deux chiens, l’un noir et l’autre blanc. Or aucun des témoins entendus ne
mentionne les deux chiens. Marion était trop avisée pour se faire ainsi
reconnaitre.
(2)Volume publié en 1868 et couronné par
l’Institut, au concours de 1869.
(3)Dont la limite Ouest, comme on sait était la rivière
de Morlaix.
(4)Volume publié en 1874.
Comme l’antique Œdipe, Marguerite
Charles (1) a tué son père sans le connaître ; elle ne se rend compte de sa
fatale méprise qu’en voyant le bonnet du vieillard sur la tète d’un
de ses complices. Elle a tué sa mère ! En mourant elle regrette la mort de son père, mais elle s’applaudit presque du meurtre de sa mère !
Elle repoussé une honteuse proposition parce
qu’elle n’est pas mauvaise
femme ; mais elle reconnaît qu’elle a eu un enfant qu’elle a caché au milieu du feu.
Son repaire principal est à Coat-ann-Drezen
(le bois de la Roncière ou de la Roncerais), paroisse de Tréduder, canton de
Plestin. A qui demande à « entrer dans le bois avec elle et ses compagnons »,
elle répond :
« Il vous faut auparavant boire une pinte de sang, de
sang d’homme, sachez-le bien, afin d’avoir le courage de tuer les
gens sur le grand chemin (2) »
Enfin, le roi d’Espagne,
apprenant ses forfaits « lève une armée nouvelle » et envoie cinq cents hommes
pour « purger le bois de Coat-ann-Drezen. »
Mais le sifflet de
la Charlès retentit et glace d’effroi les soldats espagnols : ils n’osent
entrer dans le bois…Par bonheur, ils rencontrent le seigneur de Keranglas,
gentil homme du voisinage (3), qui se fait fort de leur livrer la Charlès.
Ce seigneur l’invite à être marraine de son
enfant nouveau né ; et, comme l’héroïne de l’autre ballade, la Charlès se
laisse prendre au piège.
Mais elle ne meurt pas toute entière ; elle
a nourri les Rannou, ces brigands de la lieue de Grève qui ont longtemps
détroussé les passants, les Rannou « dont les exploits (me dit M. Luzel)
défraient encore les récits des veillées dans les cantons de Plestin, Lanmeur,
Plouaret et même plus loin. ».
Reste à expliquer l’intervention du roi d’Espagne
pour la répression des crimes de Marguerite Charlès. Ce détail bizarre en
apparence peut être historique : il permet d'assigner une date aux
crimes de l’héroïne, et à la ballade recueillie par M. Luzel.
On sait que la Ligue ne craignit pas d’appeler
à son secours les Espagnols. Ils débarquèrent en Bretagne, et, en 1596, ils se
rendirent maîtres du château de Primel, paroisse de Plougasnou (4) et de
quelques postes sur la côte voisine de la lieue de Grève. Marguerite Charlès et
les Rannou fermaient la route sur laquelle passaient leurs convois ; et l’intervention
d’une troupe espagnole pour assurer la route devient ainsi un fait au moins
vraisemblable. M. Luzel dit même qu'en 1598, un détachement espagnol fouilla le
bois de Coat-ann-Drezen et dispersa les
brigands qui y avaient leur repaire (5).
Il résulterait de ce fait que la ballade de
Marguerite de Charlès est de beaucoup antérieure à Manon du Faouët, et il ne
resterait plus qu’à démontrer que la ballade recueillie à Quimperlé n’est
qu’une variante de la ballade Trégorroise : ce point établi, il faudrait
conclure que Marie Charlès de la ballade n’est pas Marion du Faouët.
Or, si on rapproche les termes des deux
complaintes il semble qu’elles sont issues de la même inspiration.
Il y a même un couplet de l’une qui, pour le sens, est la reproduction d'un
couplet de l’autre, sauf le changement de lieu ; Marguerite Charlès
dit :
(1)M.luzel ne voit pas dans Charlès un
qualificatif, dont M.de la Villemarqué indique le sens, mais un nom de famille.
(2)Une des version renchérissant encore
dit : « il faudra boire chaque jour…)
(3)Les ruines du château de Kéranglas se
voient encore dans la paroisse de Ploumilliau, près de Lannion.
(4)Dom
Morice, tome III page 435.
(5)Ce curieux renseignement a été fourni
à M.Luzel, par son parent l’abée Daniel, mort il y a quelques années, cure de
Mur (Côtes-du-Nord). M.Daniel était fils du juge de paix de Plestin,et,chercheur
infatigable, avait fouillé les archives de toutes les églises, communes et
châteaux du voisinage.
«
Entre Morlaix.et la lieue de grève, il y a un petit bois plein de
ronces : il y a là autant de cadavres qu’il y en a dans l’ossuaire
de cette ville. ».
Marie Charlès dit à son tour
« Entre Morlaix et Carhaix, il y a un
petit bois plein de ronces : il y a là plus de têtes de morts qu'il n’y
en a dans l'ossuaire de cette ville. »
Et, détail curieux : ce dernier vers est
répété en allitération dans les deux ballades !
J’ajoute que Marie Tromel n’était connue de
son temps et n’est connue de la postérité que sous le nom de Marion du Faouët
ou de Marionnic Finefont, et, si la ballade a été composée en son honneur, on ne s’explique
pas que l’auteur ait donné à l’héroïne le nom de Marie Charlès.
Tout considéré, je ne puis croire que cette
ballade, qui contredit1es faits de la vie de Marion du Faouët, se rapporte à
elle.
Mais dira-t-on,
Marion dont le souvenir vit encore au Faouët n’a-t-elle pas eu sa
complainte ? N’a-t-on pas chanté son sifflet merveilleux qui s’entendait à plusieurs lieues, ses
cheveux enchantés qui sciaient le fer le plus dur ? Assurément oui, et tout
récemment un vieux tailleur des environs de Guémené en donnait l’assurance. Il
a même commencé à chanter la complainte ; mais la mémoire a fait subitement
défaut au quatrième vers, et la bonne volonté du chanteur n’a pu la rappeler.
La complainte commence ainsi :
« Tré bourc'h Priziac ha Langonnet
Diwallet d'och, mar hé c'havet,
Mar hé c'havet gad hi fotret
Marionnic ag er Faouët. »
C'est-à-dire :
« Entre le bourg de Priziac et Langonnet,
Prenez garde de rencontrer
De rencontrer avec ses gens
Marionnic du Faouêt. »
Voilà indiqués dans ce premier couplet le
nom populaire de l’héroïne et le lieu de sa résidence ordinaire !
L’obligeant correspondant qui me transmet
ces vers a entendu souvent clans son enfance chanter la complainte de Marion du
Faouët ; et il n’y était question de Carhaix ni de Morlaix, de Marie Charlès ni
du Marquis de Rivière.
La complainte retrouvée par M. de la
Villemarqué n’est donc pas celle de Marion du Faouët. Quoiqu’il en soit, elle sera la page la
plus intéressante de ce trop long récit.
Je m’assure que la vraie complainte de
Marion nous représenterait l’héroïne sous un jour plus vrai que les mille
récits qui circulent sur son compte ; et qu’elle nous montrerait
Marionnic Finefont comme
une fille folle de plaisir mais non comme une sorte de Mandrin en jupons. Si la
légende rimée eût peint Marion sous ces sombres couleurs, elle se chanterait
encore comme se chantent les gwerziou
de Marguerite Charlès et des Rannou... C’est la règle et ce n’est
pas seulement pour des brigands vulgaires qu’une longue renommée
décorée du nom de gloire a été le prix du sang versé !
J’'ai essayé, dans cette étude
faite sur des documents authentiques, de montrer Marion du Faouët sous son vrai
jour. Elle descend du piédestal sanglant que la tradition lui a dressé ; mais,
si ces pages parviennent au Faouët, combien d’incrédules n’y
trouveront-elles pas ?...
J.Trévédy, ancien Président du Tribunal
civil de Quimper. Bulletin Société Archéologique du Finistère mai 1884